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d’or dans l’état de nature, ni Diderot, qui dans l’Encyclopédie n’a fait aucune place au mot nouveau de perfectibilité, aucun d’eux n’a eu le pressentiment du grand rôle que cette idée allait remplir sur la scène du monde [1]. Voltaire n’a que des railleries contre elle, toutes les fois qu’il la rencontre sur sa route. « Cette scène du monde presque de tous les temps et de tous les lieux, écrit-il à M. de Bastide, vous voudriez la changer ! Voilà votre folie, à vous autres moralistes ; le monde ira toujours comme il va. » Son unique remède au mal, c’est un gouvernement fort « qui pourrait pourvoir à tout. » Sa théorie des grands siècles, qui s’élèvent comme des colonnes isolées au-dessus du niveau bas et commun de l’histoire, n’est pas autre chose que l’ancienne théorie de la grandeur et de la décadence des civilisations. Pourtant il reconnaît un certain progrès, mais à l’usage restreint des grands seigneurs éclairés et des bourgeois riches, c’est le progrès des lumières, l’affranchissement de toute foi positive et de tout joug religieux, bons à conserver pour les petites gens. « La raison triomphera, écrit-il à d’Alembert, au moins chez les honnêtes gens ; la canaille n’est pas faite pour elle. » C’est aussi d’un progrès purement philosophique, dans le sens de l’émancipation religieuse, qu’il s’agit dans le livre d’un contemporain célèbre de Voltaire, le Voltaire et le Diderot de l’Allemagne, Lessing, qui dans son Éducation du genre humain trace les linéamens d’un christianisme raisonnable qui ne serait plus guère que ce minimum religieux qu’on a nommé la religion naturelle. L’œuvre de Voltaire et de Lessing, considérée dans ses plus hautes parties, est la défense et l’établissement de la tolérance dans les esprits et dans les institutions. Voilà leur objectif ; mais ils ne se sont pas élevés aux principes supérieurs qui dominent cette question particulière, non plus qu’au point de vue vrai de l’histoire d’où l’on peut juger impartialement le passé. Cette cause ne se relie pas pour eux à celle, beaucoup plus haute et plus large, du progrès, dont elle dépend.


II

C’est à Turgot, un des plus grands esprits qui honorent le XVIIIe siècle, le plus grand peut-être, si on lui avait laissé le temps de réaliser ses idées dans des actes durables, le seul qui aurait pu désarmer la révolution en la rendant inutile, c’est à lui que revient la gloire incontestée d’avoir établi l’idée du progrès dans sa compréhension tout entière, en ajoutant à la conception de Bacon et de

  1. M. Paul Janet, Histoire de la science politique, t. II. — Les dernières pages de ce livre nous offrent un excellent résumé de l’histoire de cette idée jusqu’à la fin du XVIIIe siècle.