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montés sur leurs épaules, nous voyons plus loin qu’eux. « Il y ajoute en même temps son scepticisme : cette idée du progrès est peut-être une illusion. Qu’importe, si c’est une illusion utile à l’activité des hommes ? « On perdrait courage, si l’on n’était soutenu par des idées fausses. » Dans la querelle des anciens et des modernes, la question n’avance pas, si l’on néglige quelques idées fortuites jetées en passant, et dont les auteurs eux-mêmes ont à peine eu conscience. On peut même dire que le problème, considéré dans l’ensemble de cette fameuse et trop longue querelle, a reculé. Au lieu de rester sur le vrai terrain où le progrès est visible et peut se marquer par des étapes certaines, définies, le terrain des sciences positives et des inventions scientifiques, le débat s’est transporté dans une région vague, inconsistante, celle des lettres et des arts, où le progrès, s’il existe, est d’une nature si ondoyante, si fluide, presque insaisissable, à coup sûr indémontrable. L’idée nouvelle, en se dépaysant ainsi, s’est compromise dans les esprits ; elle a éloigné d’elle, par les stériles agitations où elle s’est perdue, les premières générations du XVIIIe siècle. Il faut arriver jusqu’à la seconde moitié du siècle pour la voir renaître avec éclat, mais cette fois en s’étendant et d’une certaine manière se transformant.

Voici en effet une surprise que nous réserve l’étude de ce siècle dans ses noms les plus populaires : c’est l’éclipse presque complète de l’idée de progrès. Qui s’y serait attendu ? Qui, en suivant le développement naturel et logique de l’esprit humain, n’aurait pensé retrouver cette idée dans son vrai milieu philosophique, acclimatée dans cet âge de critique universelle et d’espérances illimitées, comme la fille légitime de cette littérature hardie, de ces méthodes et de ces sciences rénovatrices, de cette philosophie politique et sociale, qui transformait les idées et les mœurs avant de transformer les institutions et les états ? Eh bien ! interrogez ces paroles passionnées ou graves qui s’appellent Voltaire, Rousseau, Diderot, Montesquieu, ces voix multiples de l’éloquence, du génie, de la passion, de la rhétorique enflammée ou du pamphlet ; nulle part vous ne recueillerez l’écho de ce mot de progrès, qu’a prononcé Pascal et que Voltaire lui-même, en commentant ses Pensées, ne lui a pas renvoyé. Qu’un siècle si ardent, si agité, si sonore, n’ait pas vibré à un mot pareil, voilà un des étonnemens de l’histoire. D’Alembert seul, dans le discours préliminaire placé en tête de l’Encyclopédie, amené par la nécessité de son sujet à retracer la genèse des sciences, a semblé reconnaître la grande loi de l’esprit humain dans la continuité de son œuvre intellectuelle ; mais, comme on l’a très bien montré, ni Montesquieu lui-même, bien qu’il travaillât en étudiant l’esprit des lois à former dans la conscience humaine cet idéal de justice qui est un des élémens du progrès, ni Jean-Jacques Rousseau, qui mettait l’âge