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cette conception de progrès dont ils ont eu un instant l’un et l’autre la rapide intuition, comme par une échappée de lumière et par un coin d’horizon ouvert sur l’avenir.

Nous ne voyons qu’une raison toute simple, expérimentale, en dehors de tout esprit de système, qui rende compte d’une manière plausible de la tardive naissance de l’idée du progrès et de sa nouveauté relative dans l’histoire. C’est que cette idée est d’une nature rationnelle et abstraite, en contradiction apparente avec le spectacle habituel qui frappe notre imagination et nos sens. Ce spectacle est celui du déclin rapide et inévitable de toutes choses ; ce qui s’impose à nous tout d’abord avec une force irrésistible, c’est l’idée de la mort universelle. La mort nous paraît être la loi de tout ce qui vit, le déclin la loi de tout ce qui grandit ; au terme de tous les changemens, il semble que le changement suprême auquel nul être n’échappe, c’est de ne plus être. Telle est la première leçon que nous donne en caractères saisissans l’expérience de la mobile et vivante réalité, que cette réalité soit un individu, une famille, une nation. Par une induction naturelle, nos ancêtres étendaient à chaque phase de l’humanité et à l’humanité elle-même tout entière la même loi, la même nécessité de naître, de croître pour mourir, de s’élever pour tomber. Cette impression, formée par le spectacle de la vie de chaque jour, se fortifiait dans leur imagination par les exemples que leur donnait périodiquement l’histoire de la grandeur d’une civilisation suivie infailliblement d’une irréparable décadence. C’était Athènes et son génie qui succombaient sous la main de fer de Sparte ; c’était la Grèce et toutes ses splendeurs qui, à un jour donné, subissaient l’éclipse fatale : l’heure arrivait où Rome faisait l’ombre sur tant de clartés ; c’était Rome elle-même, la victorieuse, Rome, la maîtresse des nations, qui tombait sous le glaive des barbares, et une nuit farouche descendait sur le monde. De ces ténèbres émergeait une faible lueur qui, grandissante, annonçait l’aurore d’un jour nouveau ; mais ce jour lui-même, combien d’heures allait-il durer ? Ce qui paraissait certain à l’homme de l’antiquité, à l’homme du moyen âge et même à celui du XVIe siècle, c’est qu’il y avait dans le monde une alternative nécessaire de périodes de croissance et de déclin pour les sciences, pour les arts, pour les lettres comme pour les institutions, pour les états comme pour les individus.

Il fallut une longue expérience de la civilisation moderne pour que l’homme pût en constater la continuité et la suite ininterrompue à travers les guerres les plus effroyables, les catastrophes, les chocs des peuples, — car c’est là l’éminent avantage de la civilisation moderne sur la civilisation antique. Elle survit à la décadence même des peuples qui en étaient les dépositaires ; elle ne s’abîme pas dans leur ruine. Ce qui la sauve de ces naufrages