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entraîne l’humanité irresponsable dans des voies préparées d’avance par un indulgent destin vers un avenir de félicité indéfinie ? N’est-ce au contraire que l’expression et le résultat des forces libres qui composent le monde moral, l’œuvre méritoire de l’activité appliquée au bien ? La véritable, la seule ouvrière du progrès, ne serait-ce pas la liberté ? Enfin, que dirait-on s’il était démontré que ce progrès lui-même, dont on parle tant et à tout propos, n’est qu’un ordre de choses chimérique, sans aucun rapport avec la réalité ? Qui a raison de Condorcet et de son enthousiasme ou de Schopenhauer et de son implacable amertume ? Parfois, quand on est fatigué des déclamations dont le progrès a été le prétexte depuis quatre-vingts ans, et dont il pourrait bien devenir la victime, on est tenté de se rallier à la fameuse boutade de Hartmann. Selon lui, l’humanité aurait déjà parcouru « deux stades d’illusion ; » elle est en train d’achever le troisième. Au premier stade, qui correspond aux temps anciens, elle rêvait le bonheur pour l’individu, elle le poursuivait pour chaque homme sur cette terre et dans la vie actuelle. Au second stade, le moyen âge transféra dans un ciel imaginaire les promesses trompées de la terre ; il rêva la félicité infinie, éternelle, dans une autre vie. L’homme moderne est parvenu au troisième stade de la même illusion : il rêve encore le bonheur ici-bas, mais pour l’espèce et dans un avenir indéterminé. Trois formes de l’éternelle chimère que l’humanité poursuit obstinément pour se consoler de la réalité qui l’accable !

Eh bien, non ! N’en croyons pas ce désolant système. Malgré l’insupportable abus que l’on a fait de ce mot progrès, malgré les patronages odieux ou grotesques que cette idée a subis, ne la laissons ni périr dans l’âme humaine, ni tomber dans d’indignes mains. Il importe de préserver l’esprit public contre deux tentations également funestes : l’illusion, suivie de revendications terribles et de furieuses vengeances, et le découragement, qui produit l’égoïsme, quand il ne sert pas à l’excuser.

L’occasion nous est donnée de remettre à l’étude cette grande question : elle est à l’ordre du jour dans les publications les plus sérieuses de la philosophie anglaise contemporaine. Plusieurs théories du plus haut intérêt se sont produites dans ces derniers temps. Ceux qui les ont émises sont des écrivains considérables, habitués à se faire écouter d’un public d’élite en France, en Allemagne, en Amérique ; ce sont des hommes tels que M. Herbert Spencer, M. W. Bagehot, M. Buckle. Peut-être le moment est-il venu de faire passer cette question de la sphère du lieu-commun et de la polémique oratoire dans la sphère de la science, où tout se calme et se purifie. C’est aussi le moyen de renouveler le problème. On a tant déclamé sur ce sujet que le mot lui-même est devenu quelque chose comme une de ces monnaies jetées dans la circulation la plus vulgaire et dont