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constituante, la persécution des prêtres inassermentés a été un des crimes de la convention. Le concordat de 1802 n’a satisfait ni le pape ni l’empereur ; les articles organiques ont toujours été repoussés par la cour de Rome comme une fraude impériale et une hérésie gallicane. N’est-ce pas un parti religieux qui a perdu la monarchie légitime en poussant Charles X à déchirer la charte ? N’est-ce pas ce même parti qui, après avoir fait au gouvernement du roi Louis-Philippe une opposition d’un libéralisme intraitable, a accepté sans hésitation le coup d’état de 1851 en demandant une part d’influence et de pouvoir ? Aujourd’hui qui donc repousse comme un régime odieux la république, dont l’église n’a certainement pas à se plaindre ; qui donc appelle de tous ses vœux un roi catholique et une politique catholique ? On répète que la France est le soldat de Dieu, on rappelle les Gesta Dei per Francos, on annonce une dernière croisade qui rétablira l’ordre moral en Europe ; en d’autres termes, on ne recule pas devant l’effroyable perspective d’une guerre de religion. Pour en arriver là on effacera quatre-vingts ans de notre histoire, on arrachera à la France ses souvenirs, ses droits, sa souveraineté, son drapeau. Exposer l’église à toutes les haines, la patrie à tous les dangers, risquer l’existence même de la France épuisée, qu’est-ce que cela pour des hommes qui se croient religieux et qui se disent conservateurs ?

Et maintenant, s’il est permis de juger l’arbre par ses fruits, que l’on compare cette Europe si fière de sa vieille civilisation avec la jeune Amérique. Là-bas, des églises prospères et que personne ne jalouse, une liberté universelle, la paix dans toutes les consciences ; ici, en Allemagne, en Suisse, en France, les âmes troublées, une inquiétude générale, une agitation de mauvais augure. Aux États-Unis, le christianisme dans toute sa splendeur, régnant par la seule autorité de la parole divine ; en Allemagne et en Suisse, le catholicisme menacé, les pouvoirs civils se déshonorant par des violences indignes ; en France, la religion mêlée à la politique, les fils des croisés rangés en bataille contre les fils de Voltaire, toutes les passions, toutes les haines soulevées, partout la confusion et la fièvre, signes avant-coureurs de la guerre et des révolutions. De deux systèmes qui enfantent des effets aussi contraires, quel est donc celui qui peut en appeler à l’Évangile ? quel est donc celui qui se fonde sur la justice et la vérité ? Demandons-nous enfin quelle est de ces deux politiques celle qui convient le mieux à un pays libre, et si nous avons quelque souci de la France, de sa grandeur, de son repos, choisissons.


ED. LABOULAYE.