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à 15,000 francs l’achat d’un banc, plus une rente annuelle qui peut aller de 500 à 2,000 francs. En Europe, on ne se doute guère des sacrifices que les fidèles font avec joie pour cette église qui leur appartient, qui est leur chose. M. Thompson, longtemps pasteur du Broadway Tabernacle church à New-York, nous dit qu’en vingt-cinq ans ce temple a reçu en souscriptions et locations 400,000 dollars ou 2 millions de francs pour frais de construction et d’entretien, sans compter une somme à peu prés égale pour fournir aux dépenses du séminaire théologique et des missions intérieures et extérieures. Cependant la congrégation ne compte pas plus d’un millier de fidèles, parmi lesquels il y en a de peu aisés. Le traitement du pasteur a monté de 10,000 à 45,000 francs. À Brooklyn, en face de New-York, le pasteur de l’église de Plymouth, M. Beecher, frère de la célèbre miss Beecher-Stowe, a une telle popularité, un si grand renom d’éloquence, qu’on y adjuge les bancs chaque année à un prix fabuleux ; en 1872, cette location a rapporté près de 300,000 francs. L’église, qui compte 3,300 fidèles, donne à son pasteur un traitement de 100,000 francs. C’est là sans doute une exception ; je cite cet exemple plutôt à titre de curiosité que d’édification ; mais il montre jusqu’où peut aller le zèle ou la passion des fidèles. À New-York, les bancs sont loués annuellement de 250 francs à 2,000 francs, et le revenu total monte pour chaque temple de 50,000 à 150,000 francs. Dans les villages, on suit la même coutume ; presque partout la location des bancs est le principal revenu des églises.

L’inconvénient de ce système, et il est grand, c’est que les pauvres n’ont point de place au temple, à moins qu’on ne les relègue dans les bas côtés, ou qu’on ne fasse pour eux un service particulier, à d’autres heures. Cela ne s’accorde guère avec l’esprit d’égalité, qui est l’esprit même du christianisme, et on comprend aisément que les catholiques, fidèles aux traditions de leur église, et les méthodistes, chrétiens pieux par excellence, aient rejeté un usage aristocratique emprunté de la vieille Angleterre. Je n’ai voulu montrer qu’une seule chose, c’est qu’il n’est pas besoin de l’intervention coûteuse de l’état et de son maigre salaire pour assurer l’existence de l’église. En Amérique, les fidèles de toute communion bâtissent des temples luxueux, fondent des écoles, des collèges, des séminaires, des hospices, des cimetières, établissent des imprimeries et des bibliothèques, instituent des missions pour porter au loin l’Évangile ou pour éclairer et consoler les pauvres et les abandonnés, sans que la charité s’épuise à entretenir ces créations incessantes. La liberté suffit à tout.

Cette ardeur chrétienne est-elle particulière à la race anglo-saxonne ? Non, il en est de même chez les Celtes d’Irlande et chez