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affranchie de toute solidarité avec Rome, déliée du concordat, ramenée à une politique réformatrice ; l’Autriche se voit engagée dans une lutte contre les influences sacerdotales. Dès lors c’est un lien entre les trois puissances qui peuvent se croire jusqu’à un certain point menacées par une restauration semi-théocratique en France. L’Autriche, quant à elle, ne se sent pas bien menacée par la France, même quand il y aurait une restauration monarchique, et sans avoir envie de revenir à une politique de cléricalisme, sans fermer l’oreille à tout ce qu’on peut lui dire ; il est vraisemblable quelle est fort peu disposée à entrer dans des combinaisons précises contre des éventualités qui ne la touchent pas directement. L’Italie a des craintes plus vives naturellement, puisqu’elle serait atteinte dans son unité, dans la possession de Rome, et ces craintes, d’abord assoupies par la prudence de la politique française, n’ont fait que se ranimer et s’accroître depuis quelque temps. M. de Bismarck, qui ne néglige pas les occasions, cherche à tirer parti de tout pour se ménager soit l’alliance de l’Italie, soit la neutralité de l’Autriche. Voilà la situation, et si elle n’est pas sans gravité, ceux qui ont fait tout ce qu’ils ont pu pour conduire les choses à ce point, pour réveiller des inquiétudes qui semblaient dissipées, ceux-là peuvent s’apercevoir aujourd’hui, de ce qu’il y a de prévoyance dans leurs efforts. Évêques, députés, polémistes, pèlerins, manifestans de toute sorte, prodiguent le plus étrange et le plus triste zèle pour persuader au monde que la France, reprise par les passions religieuses et les fanatismes d’église, n’a plus qu’une idée fixe, celle d’aller rétablir le pouvoir temporel du pape ; image de toutes les légitimités. Ce n’est qu’une forfanterie de secte, nous le savons bien ; le résultat n’est pas moins de placer la France dans une sorte d’isolement moral, de créer partout un état de malaise et d’attente dont nos ennemis seuls profitent aussi habilement qu’ils le peuvent.

Que l’Italie, menacée jusque dans son existence, songe à se mettre en garde et cherche des amis là où elle croit pouvoir les trouver, c’est pourtant assez simple, et c’était surtout bien facile à prévoir ; mais les ministres italiens commettraient certainement à leur tour la plus singulière méprise, s’ils se laissaient étourdir par quelques clameurs fanatiques vernies de ce côté des Alpes, s’ils cherchaient le vrai sentiment, la véritable politique de la France dans des pèlerinages d’été, des manifestes de partis ou des mandemens épiscopaux comme celui de M. l’archevêque de Paris, si, sous prétexte d’échapper au danger fort hypothétique dont les menacent quelques cléricaux de France qui ne disposent pas et ne disposeront pas de nous, ils allaient asservir tous les intérêts italiens à une politique étrangère. Les ministres italiens n’ont rien fait de semblable sans nul doute. Le voyage du roi-Victor-Emmanuel n’a point eu ce caractère et ne pouvait l’avoir. On a pu échanger des impressions, parler du futur conclave, prévoir les éventualités qui peuvent survenir,