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saine, ce qui n’empêchera pas d’attaquer vigoureusement les parties malades qui tendent trop à s’étendre et à gagner tout le corps. On reconnaîtra de même que la censure ne trouve pas seulement d’aujourd’hui matière à s’exercer. Elle se prolonge à travers les temps, tonnant par la voix de la chaire et des conciles, s’exprimant par l’organe des philosophes et des poètes, tantôt protestant contre des corruptions réelles, tantôt usant de cette critique radicale qui s’en prend aux produits, à l’industrie, au monde qui marche, n’hésitant pas à sacrifier le mouvement et l’action à la crainte du moindre écart, soit qu’elle veuille soumettre la société au niveau de cette égalité qui serait l’abaissement universel ; soit qu’elle se propose de l’élever à cette mysticité sublime qui n’appartient qu’à une élite d’âmes. Il faut considérer la nature humaine comme un métal plus mêlé. Prenons garde à ne pas briser la statue parce que l’argile se mêle à l’or pur.


II

Sous ces réserves, on ne saurait guère nier la réalité et les progrès du mal. La notoriété publique peut être invoquée ici, et trouve plus d’une fois une confirmation dans les données exactes de la statistique. Tous les observateurs de notre temps ont été frappés d’une baisse dans le niveau des idées, des sentimens, du savoir, des lectures mêmes. Un certain amollissement a envahi les habitudes de la vie, et la jeunesse elle-même a montré pour le confortable une vocation précoce trop en rapport avec le goût des plaisirs faciles. Des remarques d’autant plus concluantes peut-être qu’elles sont plus familières permettent d’en juger. Il n’est pas jusqu’à la forme de nos sièges et à leur variété complaisante pour toutes les attitudes que peut prendre le corps qui n’ait accusé la passion du commode en se prêtant à la satisfaire par les plus ingénieux arrangemens. Le vêtement a trahi la même préoccupation de nous préserver contre les moindres atteintes de la température, dont il suit toutes les variations et presque toutes les nuances. Le désir d’être le mieux possible en toutes les circonstances possibles est devenu un souci de tous les instans. Ce qui a pu n’être d’abord que du laisser-aller est devenu chez beaucoup un parti-pris systématique. La vie leur a paru un jeu de dupe quand on n’en tirait pas, sinon la plus grande somme de plaisirs, du moins la plus petite somme de peines. Combien transportent ce genre de calcul dans les fonctions administratives ! Combien se sont dit, sans même prendre trop de soin d’en faire mystère, qu’il fallait se proposer d’accomplir sa tâche et de gagner son argent au prix des moindres efforts ! Quel encouragement