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liqueur ; le sultan Mourad IV commença par leur en interdire la boisson, en 1633, toujours sous peine de mort. La pensée que les métaux précieux sont immoraux reparaît dans une foule d’écrits et aussi d’ordonnances, en même temps que la crainte de l’exportation du numéraire nécessaire pour acheter les objets de luxe montre le préjugé économique joint au préjugé moral. Ces prohibitions fondées sur des anathèmes prennent quelquefois les apparences les plus bizarres. Dans l’antiquité, le législateur Zaleucus avait décrété qu’aucun homme ne porterait des anneaux d’or ou des étoffes de Milet, à moins qu’il ne fût disposé à commettre un adultère ou à se livrer à d’infâmes turpitudes. Edouard III d’Angleterre, par un détour non moins singulier, ne défendit pas absolument à tout le monde de porter de l’or, de l’argent et de la soie, mais l’interdit aux hommes d’un âge inférieur à cent ans. La même inspiration morale, fortifiée par les mêmes préjugés économiques, fait le fond de nos vieilles lois somptuaires. L’esprit en est tout romain. Nos parlementaires, préoccupés des lois Oppia et Fannia, se prennent un peu pour des Catons. Une pensée plus politique dicte aussi les ordonnances et les édits relatifs au luxe dans notre ancienne monarchie : ils ont pour objet de maintenir la hiérarchie des rangs. La jalousie cette fois regarde au-dessous d’elle ; la noblesse ne pardonne pas à la bourgeoisie de porter vair et d’avoir char. Les classes privilégiées se défendent de leur mieux contre l’influence égalitaire de la richesse née de l’industrie à coups de décrets sur le costume, la bonne chère et les équipages.

N’est-il pas évident qu’il y a un véritable anachronisme à répéter trop littéralement ces antiques sentences, quelle que soit la part de vérité qu’elles mêlent aux erreurs dont elles s’inspirent ? Le christianisme lui-même admet la richesse avec cette part de représentation extérieure qui d’ordinaire l’accompagne. Il se borne à imposer le détachement spirituel et la charité, pour faire de la pauvreté, du dépouillement effectif de tout bien, moins une obligation étroite pour tous que le lot volontaire et méritoire d’un petit nombre. On peut trouver bon et désirable qu’un si haut idéal soit atteint par de fortes et saintes âmes, et chacun reste libre toujours de s’appliquer à lui-même cette morale de l’absolu renoncement. On ne saurait laisser entendre qu’on la prend pour règle dans le jugement que l’on porte sur les contemporains. C’est une pente, si l’on n’y prend garde, qui mène droit à la négation du progrès matériel et de la civilisation, avec moins de profit pour la morale elle-même qu’on ne paraît se l’imaginer. Qu’on cite tant qu’on voudra certaines races ou peuplades, quelques momens de l’histoire, où l’on trouve un certain degré de civilisation et de moralité, en l’absence d’un grand