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antique. Elles ont fait école dans les écrivains du moyen âge et des temps modernes jusqu’à une époque assez récente, et il est facile de se convaincre qu’elles ont laissé des traces dans beaucoup d’esprits, même distingués, de nos jours. Nous ne savons s’il est une seule des nouveautés commodes inventées par le génie moderne qui n’ait, depuis la chute de l’empire romain jusqu’au XVIe et au XVIe siècle, provoqué des anathèmes de la part des historiens et des écrivains laïques tout autant que des prédicateurs. Il semble que leur imagination reste sous le coup des souvenirs de cet ancien luxe de l’Orient et de la décadence romaine, mêlé de cruauté et de débauche, que leur jugement subisse le joug des malédictions qui s’étaient mises au niveau de ces criminelles folies. Les moralistes du temps des empereurs n’avaient guère d’invectives plus fortes pour les rafinnemens les plus coupables de la gourmandise que les honnêtes partisans de la simplicité n’en eurent pour l’usage des fourchettes, quand il commença de se répandre. Dandolo, homme d’état vénitien, parle de la femme d’un doge qui osa se servir de ces ustensiles en métal précieux au lieu de manger avec ses doigts, et qui, pour ce crime contre nature, exhalait de son vivant l’odeur fétide d’un cadavre. Mêmes clameurs quand on invente les cheminées et quand les matelas sont substitués aux anciennes paillasses. Les oranges introduites en Allemagne paraissent à Ulrich de Hutten un raffinement plein de danger. Il condamne dans un écrit intitulé Prœdones le commerce d’importation lui-même, dès qu’il cesse d’échanger des objets de première nécessité. Or qui ne sait qu’il s’agit ici d’un des esprits les plus éclairés du temps, d’un réformateur dont le défaut habituel n’est pas l’excès de timidité ? Il est vrai que la condamnation du luxe faisait partie de ses idées de réforme sociale. C’est avec un peu plus d’apparence de raison, mais avec la même exagération, que l’eau-de-vie et le tabac, d’abord réputés consommations de pur luxe, ont été l’objet non-seulement de censures, mais de proscriptions. La chose alla même fort loin pour le tabac. Un sultan ordonna en 1610 que tout fumeur fût conduit en pleine rue et qu’on lui passât sa pipe à travers le nez. Cette justice turque fut dépassée encore parles ordonnances moscovites. Michel Romanof défendit aux Russes de fumer sous peine de mort ; plus tard la peine de mort fut remplacée par la mutilation du nez. En 1624, le pape Urbain VIII excommunia tous ceux qui porteraient du tabac à l’église, et en 1690 Innocent XII renouvela l’anathème contre quiconque priserait dans le lieu saint. L’idée somptuaire se complique ici sans doute du motif hygiénique, et, pour le tabac à fumer, de la crainte de l’incendie ; elle apparaît seule dans la prohibition du café en Angleterre, en Suisse, en Allemagne et chez ces mêmes Turcs, qui devaient user plus tard si largement de cette