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Ce dessin est extrêmement beau, il a la valeur d’un tableau d’histoire. Sur le sommet de la haute montagne, — si haute que l’on découvre toute la terre, — Satan est debout : à ses épaules sont attachées les ailes énormes à l’aide desquelles il parcourt les espaces et plane sous le ciel comme pour intercepter tout rapport entre Dieu et les hommes ; son front a gardé trace du coup de foudre qui ouvrit pour lui les profondeurs du gouffre éternel. Cramponné du pied aux rochers, il montre des deux mains étendues l’immensité des royaumes qu’il possède et qu’il offre ; Jésus, tout droit, lève la main vers le ciel et répond : — Tu adoreras le Seigneur ton Dieu, et le serviras, lui seul. — Le Christ est très imposant et très noble ; il est vraiment Dieu. Une ample draperie, dessinée avec un art infini, l’enveloppe tout entier ; le geste de son bras dressé lui cache complètement le visage, le haut du front et la chevelure seule apparaissent ; malgré cela, sa divinité éclate, et l’on sent que Satan va reprendre son vol pour retourner aux abîmes. Ce sont là des tours de force que les artistes sûrs d’eux-mêmes se permettent quelquefois, mais on peut croire qu’il n’est point facile de donner à une figure l’expression qu’elle peut comporter, tout en dissimulant le siège même de l’expression, c’est-à-dire les yeux et la bouche. Dans son livre de la Peinture, Léonard de Vinci a écrit : « L’art a deux choses à faire ; il doit représenter le corps de l’homme, et par les gestes et par les mouvemens de ses parties il doit représenter aussi son esprit. » La Tentation de M. Bida est la mise en pratique de ces préceptes.

Une autre composition peut prendre place à côté de celle-là c’est la Transfiguration selon saint Matthieu (XVII). La transfiguration de Jésus est un fait surnaturel auquel les évangélistes tenaient d’autant plus qu’il symbolise la transformation du judaïsme en christianisme ; Moïse représentant la loi, Élie représentant les prophètes, viennent rendre hommage au Dieu nouveau. Raphaël en a tiré cette vaste composition en partie double que tout le monde connaît, ne serait-ce que par la gravure. Sur le Mont-Thabor, au-dessus de cette prairie d’Ibn-Am’r, où nous devions combattre le 16 avril 1799, Pierre, Jacques et Jean, terrifiés, osent à peine regarder le maître, dont « la face resplendit comme un soleil. » Élie et Moïse, soutenus dans les airs par une puissance mystérieuse, sont à ses côtés. M. Bida a évité une maladresse où tout peintre médiocre serait tombé. Il sait que Moïse avait le front lumineux, que les Arabes le nomment encore Nabi Dhoulkarneïn, le prophète aux deux cornes, il sait que, dans la statue colossale sculptée par Michel-Ange pour San-Pietro-in-Vincoli, les deux protubérances jaillissent de la tête avec une sorte de bestialité : néanmoins il a éteint les jets de lumière que la tradition a donnés au libérateur d’Israël. Il a sagement agi : en présence du rayonnement miraculeux qui enveloppe le Christ et