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elle ne sert à rien. Il est impossible pourtant qu’elle n’existe en vue d’aucune fin. Les faits bien étudiés révèlent le contraire. D’abord cette faculté est possédée à un degré quelconque par les hommes des races les plus sauvages; elle se développe aisément, puisque les Hottentots et les nègres sont capables de devenir d’excellens musiciens; mais remarquons que la puissance musicale se retrouve pareillement en germe chez les oiseaux qui ne sont pas chanteurs, et n’attend qu’une circonstance favorable pour se manifester. On a vu tel moineau apprendre à imiter le chant de la linotte. Il y a un groupe de perroquets qui peu à peu en viennent à siffler des airs composés par l’homme. Une certaine aptitude musicale a donc été donnée aux animaux comme à l’homme lui-même, quoique à des degrés différens. Or il en résulte une importante conséquence. La musique en effet excelle surtout à éveiller et à exprimer le senti- ment de l’amour. C’est à l’époque de la reproduction que les mâles déploient leur puissance vocale. N’est-il pas naturel de conjecturer que les animaux se sont exercés à fortifier un moyen de séduction qu’ils trouvaient en eux-mêmes? N’a-t-on pas d’autre part observé que les mâles de quelques quadrumanes ont des organes vocaux plus complets que ceux des femelles, et qu’un certain gibbon sait exécuter la série entière des notes de l’octave? Partant de là, il n’y a rien d’improbable à ce que les ancêtres simiens de l’homme, avant d’exprimer leurs tendres sentimens en langage articulé, aient tenté de le faire au moyen de notes chantées. Avec l’aide de la sélection sexuelle et de l’hérédité, la faculté du chant nous viendrait ainsi, d’une façon compréhensible, de nos aïeux semi-humains. Comme toutes nos aptitudes, comme tous nos dons, comme le génie lui-même, la faculté musicale n’est qu’une puissance originairement animale, accrue par degrés, enfin devenue humaine, parce qu’elle était un avantage, une arme de séduction, une beauté.

Nous avons retracé dans ses lignes principales et avec une fidélité scrupuleuse la doctrine darwinienne de la sélection sexuelle. On a pu voir qu’elle repose en dernière analyse sur ce fait essentiel, que l’animal, tantôt le mâle, tantôt la femelle, souvent l’un et l’autre à la fois, est sensible à la beauté de son semblable. Qu’il en soit frappé, je l’admets; seulement cette beauté de la couleur, de la forme, du chant, la sent-il réellement en tant que beauté, ou bien cet éclat des nuances, cette force et cette douceur de la voix, ne sont-ils pour la bête que le signe très expressif, mais exclusivement brutal, d’un état physiologique que son instinct attend, qu’il provoque et auquel il répond? Toute la question est là, et c’est la question qu’il faut maintenant tâcher de résoudre.