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épouser. Le type qu’ils préfèrent est parfois bizarre et selon nous très laid, mais enfin ils cherchent un type. Ils diffèrent d’avis sur la couleur et sur la forme. M. Darwin estime qu’il n’y a pour l’humanité aucun type général de beauté; toutefois il remarque, avec Humboldt, que l’homme est porté à exagérer les caractères qui lui ont été départis par la nature, et ce penchant tend nécessairement à accroître ces signes distinctifs et à augmenter les qualités dont ils sont l’expression.

Il est à constater que les femmes en général sont devenues plus belles que les hommes. Elles sont le beau sexe. C’est qu’elles ont un vif sentiment de l’influence de leurs charmes. Elles savent emprunter aux oiseaux mâles les plumes que ces animaux ont reçues pour fasciner leurs femelles : aussi ont-elles été pendant longtemps des objets de sélection à raison de leurs attraits, et là est la cause de leur beauté plus délicate et plus pénétrante que celle de l’homme. A leur tour, elles savent choisir. Dans l’archipel malais, il y a des courses nuptiales où le prétendant doit atteindre la jeune fille avant de l’obtenir. Néanmoins, dit Lubbock, ce n’est pas en réalité le coureur le plus rapide qui est préféré, c’est celui qui a eu le don de plaire. Chez les Cafres, les filles, avant de donner leur consentement, obligent les hommes à une complète exhibition de leur personne. Il est donc permis d’affirmer que les deux formes de la sélection ont réellement dominé, simultanément ou non, chez l’espèce humaine, surtout dans les premiers temps de sa longue histoire.

La sélection est une puissance tellement naturelle et nécessaire qu’elle persiste encore même chez les races civilisées. Assurément les hommes à l’état de civilisation sont plutôt attirés par le charme de l’esprit des femmes, par la fortune, par la position sociale; mais cette sélection plus raffinée, dont l’effet est d’amplifier les facultés mentales, n’a pas entièrement supprimé celle qui prend pour guide les avantages corporels. Les membres de l’aristocratie anglaise sont devenus plus beaux en recherchant dans toutes les classes de la société les plus belles épouses. D’après Chardin, le sang des Persans s’est fort amélioré par de fréquentes alliances avec les Géorgiennes et les Circassiennes. Les enfans issus de ces unions héritent de la beauté de leurs mères, tandis que les Persans qui descendent des Tartares naissent et restent laids. La signification de ces faits est évidente.

Terminons cette exposition par un trait qui mieux qu’aucun autre fournira la mesure des vertus que M. Darwin attribue à la sélection sexuelle. Quoi de plus mystérieux, de plus inexplicable au premier aspect que la faculté du chant et de la musique? Certes elle n’est à l’homme d’aucune utilité directe; dans le combat pour l’existence,