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plupart des tableaux avaient été enlevés ; on y tenait, il fallut s’exécuter, et cette visite du Louvre était, à vrai dire, la scène la plus grave de l’occupation. De jeunes officiers allemands, parcourant les galeries, eurent la malencontreuse idée de paraître aux croisées. Aussitôt la foule amassée autour du Louvre éclatait en cris furieux ; l’exaspération était à son comble. Les Allemands à leur tour mettaient leur orgueil à braver cette multitude, à répondre injure pour injure. D’un autre côté, les mêmes scènes se reproduisaient dans le jardin des Tuileries entre des officiers prussiens paradant avec leurs escortes armées et la foule qui grossissait dans la rue de Rivoli, qui menaçait de briser les grilles. Le général Vinoy, prévenu à temps du danger, se hâtait de prendre des mesures au Louvre comme aux Tuileries, en interrompant visites et promenades.

C’était assurément ce qu’il y avait de plus sage, si l’on voulait éviter une collision. Pendant ce temps, M. Thiers était arrivé à Paris, M. Jules Favre avait pu partir aussitôt pour Versailles porteur de la ratification authentique. Dès lors plus de visites possibles au Louvre, la retraite des groupes allemandes devenait immédiatement exigible. L’occupation était légalement finie le 2 à trois heures, elle cessait matériellement le 3 au matin. Dans la journée du 2, on avait renouvelé une partie des troupes, de sorte que par le fait on peut dire que quelque cinquante mille Allemands étaient entrés ; ils avaient passé plutôt que campé dans Paris. La rapidité des décisions de l’assemblée et le dévoûment infatigable de M. Thiers avaient heureusement abrégé cette crise en réduisant l’occupation allemande à une apparition, toujours dangereuse sans doute, et après tout assez peu flatteuse pour ceux qui en étaient les héros.

Voilà donc où aboutissait ce grand siège, par lequel Paris, jouant son rôle de premier soldat de la France, avait fait tout ce qu’il pouvait faire pour laisser aux armées de province le temps de se reconstituer, de relever la défense nationale, si c’était possible. Pour les Allemands, il finissait par une assez mesquine satisfaction d’amour-propre. Les Allemands auraient pu s’honorer et se grandir en honorant dans sa chute une ville dont rien n’avait pu ébranler la constance, qui n’avait rendu les armes qu’en perdant le dernier moyen de vivre ; ils préféraient une entrée médiocre, presque furtive, entourée de plus de précautions que d’éclat. Avec une force qui eût été irrésistible, ils semblaient vraiment n’être pas bien sûrs d’eux-mêmes. Ni le roi Guillaume, ni le prince royal, ni M. de Moltke, ne venaient à Paris. Après la revue du bois de Boulogne, ils avaient regagné Versailles. M. de Bismarck ne faisait une apparition dans l’avenue de la Grande-Armée que pour se retirer aussitôt. Ces troupes qui avaient la puissance de nous enlever des provinces