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IV

Paris restait donc libre de s’approvisionner, mais dès ce moment gardé à vue par l’ennemi maître de ses défenses, — délivré des violences de la guerre, de cette éternelle canonnade qui ne cessait de tonner depuis cent vingt jours, mais profondément troublé. Ceux qui s’en souviennent peuvent le dire, Paris avait l’air étrange et indéfinissable d’une ville qui cherche à se ressaisir elle-même, qui après avoir vécu de surexcitations, d’illusions, de passions exaltées par la solitude, a de la peine à rentrer dans les conditions ordinaires et se sent encore en dehors de la vie nationale. De toute façon, la cité du siège n’avait plus de rôle désormais, puisque, dût-on revenir au combat, elle demeurait un gage aux mains de l’ennemi. Son armée était prisonnière, ses forts étaient au pouvoir des Allemands, qui retournaient déjà nos propres canons contre nous. Paris n’avait plus de rôle militaire, et par la position que la guerre lui avait faite il ne pouvait avoir un rôle politique ; il était réduit à se dévorer lui-même, à se débattre, tandis que les questions de vie ou de mort allaient se décider au loin. C’était un immense camp cerné sans être occupé par l’ennemi, un prodigieux foyer d’agitations intérieures. Pendant cinq mois, on avait eu une pensée fixe, un but, une espérance ; maintenant tout manquait à la fois, tout se décomposait d’un seul coup. Paris tombait subitement dans une affreuse confusion, n’ayant plus ni un gouvernement à demi respecté pour le conduire, ni le lien moral du patriotisme pour maintenir la population.

De gouvernement, il n’y en avait plus. La moitié de ceux qui le composaient avait pris le chemin de Bordeaux ; les autres, retenus encore dans Paris, essayaient vainement de se raidir contre leur propre abattement, contre l’impopularité qui les accablait, et cette ombre de pouvoir n’avait plus même de raison d’être en présence de l’assemblée nationale qui allait se réunir. Le gouvernement de Paris devenait un véritable problème qu’on discutait, sans le résoudre, dans les conseils de l’Hôtel de Ville. L’un proposait de faire nommer un conseil municipal ; un autre prétendait qu’on n’avait qu’à laisser l’administration aux vingt maires de Paris. M. Jules Favre pensait qu’on « pourrait charger les députés que Paris allait nommer de créer une commission exécutive. » Le général Trochu critiquait toutes ces combinaisons. C’était le chaos. Restait, il est vrai, l’autorité militaire, représentée par le général Vinoy ; mais le général Vinoy n’avait qu’une simple division pour faire face à tout au milieu d’une situation morale et politique qui s’aggravait à vue d’œil. C’était la désorganisation croissante de tout état régulier par la ruine