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un moment, de sorte que lorsque M. Jules Simon débarquait enfin à Bordeaux le 1er février, il tombait au milieu d’une situation singulièrement aggravée. Ce que M. de Bismarck avait prévu se trouvait presque réalisé. Ce n’était pas encore la guerre civile sans doute, on n’allait pas jusque-là ; c’était néanmoins une lutte ouverte, un antagonisme avoué entre le gouvernement de Paris et le gouvernement de Bordeaux, un commencement de résistance de la délégation, et tout cela en définitive était la conséquence des dispositions, des procédés, des ardeurs impérieuses, dont les dernières dépêches de M. Gambetta parvenues à Paris étaient la significative expression. Je ne veux nullement méconnaître ce que M. Gambetta avait déployé de vigueur entraînante dans son rôle en province. Il avait surexcité le patriotisme du pays, il avait réveillé les courages, enflammé de son feu la résistance nationale ; mais ces trois mois d’omnipotence l’avaient visiblement enivré. Depuis quelque temps surtout, on voyait se dessiner en lui un agitateur à demi émancipé, un dictateur aspirant à secouer toute dépendance, ayant sa politique, ses vues propres, et n’attendant qu’une occasion pour éclater.

La vérité est que M. Gambetta ne voulait ni de l’armistice, ni des élections, et au fond, qu’on ne s’y trompe pas, il prenait parfaitement son parti de voir Paris se rendre à merci, subir la loi de la guerre, pourvu que la chute de la ville assiégée lui laissât la liberté de disposer de la France. Il pouvait bien essayer encore d’entretenir les illusions de la province sur Paris, comme il entretenait les illusions de Paris sur la province : ses prévisions s’arrêtaient depuis quelque temps sur cette éventualité de la catastrophe parisienne à laquelle il fallait bien s’attendre. « Nous continuerons la guerre jusqu’à la victoire, écrivait-il le 3 janvier, — même après la chute de Paris, si un tel désastre ne peut être évité… Nous prolongerons la lutte jusqu’à l’extermination, nous empêcherons qu’il se trouve en France un homme ou une assemblée pour adhérer aux victoires de la force… » La conséquence d’une telle politique se dégageait naturellement : Paris tombait, c’était un malheur, le gouvernement de l’Hôtel de Ville disparaissait du même coup, le malheur était déjà moins grand, — et il ne restait plus qu’un gouvernement, celui de Bordeaux, ramassant toutes les forces nationales pour les pousser dans la lutte jusqu’à la victoire, — ou jusqu’à la perdition complète ! C’était là le rêve ; l’armistice était le coup de foudre qui confondait tous ces calculs, et c’est avec l’amertume de la déception que M. Gambetta s’est écrié depuis que le gouvernement de Paris ne pouvait capituler que pour Paris, que c’était son droit, mais que c’était tout son droit. « Les gens de Paris, — c’est le langage de M. Gambetta, — en capitulant ont capitulé pour le reste de la