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Les mammifères mâles l’emportent en général sur les femelles par de visibles avantages. Leurs cornes sont plus longues, plus résistantes, plus aiguës, leurs défenses plus puissantes, leur taille plus haute, leurs muscles plus vigoureux; quelques-uns ont la crinière, que les femelles n’ont pas, et quand les deux sexes l’ont, celle du mâle est plus abondante et plus épaisse. Ce sont là autant d’armes offensives et défensives, utiles dans les combats que les mammifères grands et petits se livrent au temps des ardeurs reproductrices. Cependant tel n’en est pas l’unique but : elles servent à l’animal non-seulement contre ses rivaux en amour, mais encore contre ses ennemis ordinaires. Ainsi la crinière du lion mâle lui est une protection quand il est attaqué par le tigre, le taureau commun défend le troupeau avec ses cornes, l’élan de Suède peut tuer raide un loup d’un coup de ses longs bois; mais lorsque ces appendices sont embarrassans et sujets à s’enchevêtrer dans les buissons, faut-il penser qu’ils ornent du moins le mâle afin de le rendre attrayant? M. Darwin le soupçonne; toutefois il avoue loyalement qu’il ne connaît aucun fait à l’appui de cette opinion. La théorie perd ainsi tout un ordre de preuves. Elle n’est pas moins incertaine à l’égard des préférences que manifestent dans l’appariage tantôt le mâle, tantôt la femelle. Les argumens en sens contraire semblent se balancer. L’impression générale des éleveurs est que le mâle accueille indifféremment une femelle quelconque. De leur côté, les femelles et notamment les chiennes ne sont pas toujours assez prudentes, ni assez difficiles dans leurs choix. Les renseignemens sur les faits de ce genre qui s’accomplissent à l’état de nature sont insuffisans, et on a dû, pour avoir quelques lumières, observer les animaux domestiques; mais ici les expériences sont forcément moins concluantes, car enfin c’est avant tout de l’instinct primitif et naturel qu’il s’agit et non des penchans modifiés par l’homme. Ainsi, quoique le célèbre Monarque n’ait jamais consenti à s’apparier avec l’illustre mère de Gladiateur, — quoique les étalons de grande race soient dédaigneux et difficiles au plus haut point, — quoiqu’il faille tromper certaines jumens de sang noble pour leur faire agréer le cheval qu’elles n’ont pas choisi, la question reste obscure. M. Darwin la tranche; il ne la résout pas.

Les considérations relatives à l’influence que la voix du mâle exerce sur le sens esthétique de la femelle chez les mammifères sont aussi peu décisives. Certes il n’est pas difficile d’établir que presque tous les animaux mâles se servent de leur voix bien plus dans la saison de l’appariage qu’en tout autre temps; il est même intéressant de constater qu’à cette époque la gorge grossit chez les cerfs, et que les jeunes cerfs au-dessous de trois ans ne mugissent