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pas négocier la paix, il n’avait aucune autorité pour cela ; il vivait séparé de la France depuis quatre mois, il ne savait ni ce qui se passait au dehors ni ce que pensait le pays, et il n’était après tout que le représentant d’un pouvoir avec qui on aurait pu même refuser de traiter. En deux mots, ce que M. Jules Favre allait chercher à Versailles, c’était, comme à Ferrières, la possibilité pour la France de se prononcer par une manifestation régulière de souveraineté nationale, et pour Paris la possibilité de se ravitailler. On réservait toujours ainsi le droit de la France en faisant la part des besoins inexorables de Paris. La situation était devenue bien extrême sans doute, et on ne pouvait plus songer à demander comme à Ferrières l’armistice et le ravitaillement sans la reddition de Paris ; mais cette reddition, on pouvait essayer de la mesurer, de l’atténuer par des artifices de négociation, par quelques demi-satisfactions, en obtenant que l’ennemi n’entrât pas dans la vaillante et malheureuse ville, en épargnant aux défenseurs de Paris, armée régulière ou garde nationale, des humiliations trop dures.

Oui, l’on pouvait essayer tout cela, bien entendu avec la chance de ne pas obtenir tout ce qu’on demanderait et d’être réduit à se contenter de peu. M. Jules Favre lui-même ne se faisait guère illusion, il se sentait sous le poids de la nécessité qui le conduisait à Versailles, il était profondément convaincu qu’il n’avait plus qu’à traiter, à moins qu’on ne voulut lui imposer de ces conditions qui poussent au désespoir. Seulement il n’était pas tenu d’avouer l’extrémité de la situation de Paris. Il pouvait se présenter comme le plénipotentiaire d’une ville résolue à combattre encore, d’une population qui venait de forcer le gouverneur à quitter le commandement parce qu’il se refusait à de nouveaux efforts. Sa diplomatie, sans être bien savante, pouvait laisser croire qu’on avait quelques semaines de vivres pour continuer la lutte. M. de Bismarck, de son côté, n’était pas homme à s’y tromper sans doute. Il savait bien que, si on venait à lui, c’est qu’on était à bout de ressources, et le triomphant hallali qu’il sifflait en recevant la lettre de M. Jules Favre prouvait assez qu’il se croyait sûr de sa victoire. A tout prendre cependant il pouvait y avoir du vrai dans ce que disait M. Jules Favre. Paris avait peut-être encore des vivres ; une population exaspérée par quatre mois de siège pouvait s’acharner au combat, prolonger une lutte meurtrière dont l’Allemagne, elle aussi, commençait à se lasser. Si on pouvait avoir la paix tout de suite, même au prix de quelques concessions, pourquoi s’y refuser ? En définitive, telle était la situation : M. Jules Favre, en poursuivant quelques atténuations de forme, ne se sentait pas en mesure de disputer beaucoup sur le fond ; M. de Bismarck, tenant surtout au fond, avait plus d’un motif de ne pas trop insister sur quelques détails de forme, et c’est ainsi