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délibérations du gouvernement, toujours occupé à discuter sur ce qu’il pouvait ou ne pouvait pas faire, M. Jules Favre avait pris le parti héroïque, il avait écrit à M. de Bismarck pour lui demander une entrevue immédiate. Ce n’est que le lendemain soir à cinq heures qu’il recevait la réponse, rapportée des avant-postes de Sèvres par un jeune officier attaché à l’état-major du général Trochu, le capitaine d’Irrison. Cette réponse, il l’attendait avec une impatience pleine d’émotion, et aussitôt qu’il l’avait reçue, sans vouloir retarder au lendemain, il se décidait à partir, prenant un chemin détourné à travers le bois de Boulogne, car il n’était point sans inquiétude : il avait appris que des gardes nationaux exaltés, ayant quelques soupçons, avaient menacé de l’arrêter de vive force au passage. C’eût été la pire des aventures.

Il faisait déjà nuit lorsque ce singulier ambassadeur, réduit à se cacher, arrivait en face de Sèvres et pouvait passer la Seine dans une petite barque à demi ouverte par les balles, faisant eau de toutes parts, et s’avançant péniblement au milieu des glaçons charriés par le fleuve. M. Jules Favre, conduit à travers les barricades de Sèvres, pouvait enfin prendre la route de Versailles sous l’escorte d’un piquet de cavaliers, au bruit du canon qui ne cessait de tonner, qui couvrait d’obus Paris et Saint-Denis, à la sinistre lueur de l’incendie de Saint-Cloud, de cet incendie commencé depuis la veille, continué et activé même pendant la négociation, même après l’armistice qu’on allait signer. Qui aurait dit, au milieu de ces dévastations de la guerre, de ces ponts rompus, de ces maisons éventrées par les boulets et de ces incendies lugubres, qu’on était aux portes de Paris ? A huit heures du soir, M. Jules Favre se trouvait en face de M. de Bismarck, dans un petit salon de cet hôtel de la rue de Provence à Versailles, où le chancelier prussien s’était établi par droit de conquête, où il vivait sans beaucoup de faste, comme dans un camp. C’était l’entretien commencé à Ferrières le 18 septembre 1870 qui venait se renouer à Versailles le soir du 23 janvier 1871 ; mais entre ces deux dates les événemens s’étaient déroulés avec une singulière puissance : l’invasion s’était répandue de toutes parts, refoulant nos jeunes armées improvisées. Paris seul toutefois, ce Paris dont M. de Bismarck s’était vanté de prendre les forts en quatre jours, résistait depuis plus de quatre mois ; il ne s’était laissé ni entamer par l’ennemi, ni ébranler par la sédition, ni fatiguer par les souffrances.

Lorsque M. Jules Favre avait pris le parti suprême d’aller à Versailles, il s’était fait évidemment un thème de négociation qui résultait d’ailleurs de la nature des choses, et qui, tout embrouillé qu’il fût par les discussions intérieures du gouvernement, ne restait pas moins cruellement simple. Le plénipotentiaire parisien n’allait