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triompher en sifflant son hallali, M. de Bismarck ne se savait pas si près de disposer de sa grande proie. Cette victoire, ou l’avait fait acheter aux Allemands par quatre mois d’attente, de luttes meurtrières, de déceptions, et ce n’était pas même la victoire des armes.

Evidemment, lorsque les Prussiens, gonflés de l’orgueil de leurs premiers succès, étaient venus le 19 septembre 1870 s’établir autour de Paris, ils ne s’attendaient pas à passer près de cinq mois devant une ville qu’ils croyaient peu faite pour se soumettre aux rigueurs d’un, long siège. Ils pensaient, et c’était un calcul assez simple après les événemens foudroyans qui avaient brisé en trois semaines la puissance militaire de la France, ils pensaient que Paris privé de toute armée de secours, désorganisé par une révolution, se défendrait quelques jours tout au plus, puis qu’il tomberait inévitablement de fatigue, par le rapide épuisement des vivres ou à la suite de quelque convulsion intérieure. Leurs prévisions avaient été trompées. Ils avaient été réduits à passer tout un hiver, tenus en échec après tout, comptant les jours, infligeant sans doute à Paris de cruelles épreuves, — souffrant, eux aussi, de la dureté de la saison, du feu, des maladies, de l’incertitude, obligés de faire prendre patience à l’Allemagne, qui commençait à se lasser de soutenir le moral de ces soldats à qui on promettait sans cesse qu’ils allaient prendre la ville, et qui voyaient bien qu’ils restaient immobiles, toujours exposés à de sanglans assauts. Au lieu de la rapide et facile victoire sur laquelle ils comptaient, les Prussiens avaient été contraints de s’arrêter devant ces retranchemens qu’ils n’osaient pas même aborder. Ils s’étaient vus engagés dans un siège obstiné, disputé, où ils avaient rencontré des ressources de résistance qu’ils n’avaient pas prévues, qui les déconcertaient jusqu’à un certain point, et ici je voudrais résumer d’un dernier trait ce double travail de l’attaque et de la défense, cette lutte dont le dénoûment pouvait arracher un cri de triomphe à M. de Bismarck, mais qui en définitive, cent vingt-cinq jours durant, avait offert un spectacle aussi émouvant qu’inattendu.


I

Attaque et défense se trouvaient face à face sous Paris depuis près de cinq mois. L’attaque avait réussi, puisque la défense expirait, puisqu’on était réduit à demander merci. Le succès définitif répondait à tout et couvrait tout. On ne peut pas dire cependant que ce fut une victoire des armes, ni même d’une manière plus générale que cette chute de la grande ville assiégée fut le prix d’un effort de génie militaire de la supériorité de l’armée allemande sur l’armée française.