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distribuant l’aumône à ces gueux. Plusieurs de ces impotens étaient de véritables phénomènes : l’un d’eux, manchot de naissance, peignait des icônes avec sa bouche.

A côté des bouffons et des histrions, porteurs de masques et de costumes bizarres, on entretenait dans le palais des nains et des naines. Ils portaient des bottes jaunes et des habits de couleurs voyantes. Ils étaient recherchés curieusement en raison de leur laideur et de leur difformité. On peut imaginer quelle délicatesse de sentimens, quel raffinement de bon goût on pouvait attendre d’impératrices qui se plaisaient au milieu d’idiots et de gens contrefaits. Le Terem de la tsarine finissait par devenir une collection de curiosités, un musée d’anthropologie ; on y voyait encore des nègres, des négresses, des femmes kalmouckes aux yeux bridés, au nez retroussé.

Malgré les défenses positives de l’église, on avait au Kremlin la passion des ours. Des ukases d’Ivan le Terrible et de Michel Romanof prescrivaient à leurs voiévodes de faire chercher dans toutes les provinces des ours et des chiens propres à les combattre. Cet animal, si éminemment national, figurait dans un grand nombre de divertissemens. A l’époque du carnaval, on lançait sur la glace de la Moscova une meute de chiens anglais aux trousses d’ours blancs, et tout le peuple rangé sur la berge, le tsar des fenêtres du palais, la tsarine derrière les jalousies du Terem, s’ébaudissaient à voir les pauvres bêtes glisser et tomber sur la surface polie. Des artistes de carrefours avaient réussi à faire de maître Martin un artiste consommé. On lui apprenait à manier le bâton, à tirer de l’arc, à danser et à lutter, à se regarder dans le miroir avec les minauderies d’une coquette de village, à imiter la démarche tremblante d’un vieillard, à se traîner sur le ventre comme un petit enfant, à boire de la bière ou du kvas à la santé du public. Les combats d’ours étaient en faveur sous les souverains les plus humains et les plus dévots. Ils se donnaient dans la cour du palais. Des amateurs, parfois des dignitaires auliques, descendaient dans l’arène pour « amuser le tsar. » Souvent l’homme était mis en pièces ; mais quand il avait réussi à se dérober au terrible embrassement et à planter son épieu dans le cœur de l’animal, « on le menait, raconte un auteur, dans les caves impériales et on le faisait boire à la santé du souverain jusqu’à ce qu’il tombât ivre-mort. » On avait aussi des lions qui figuraient parfois aux combats d’ours, des élans, des rennes, des éléphans, des singes, des perroquets, — toute une ménagerie. Le personnel et le matériel qui servaient aux divertissemens du prince, fous, nains, farceurs, chanteurs et conteurs, montreurs de bêtes, cornacs et animaux féroces, trompettes lui