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empêchait le morose byzantinisme d’étendre sa prescription sur la gaîté, la pensée, la liberté slave. Le terrible Ivan, le pieux Féodor, le doux Michel, le grand Pierre, tous les princes russes, jusqu’à Catherine II, eurent leurs bouffons. Les tsarines avaient besoin de leurs saillies pour secouer l’ennui du Terem, comme les tsars pour se reposer des soucis du pouvoir. La rigide et revêche nonne Marfa, mère du premier Romanof, avait des folles pour l’égayer au fond de son couvent. Une des femmes d’Alexis, Eudbxie, en eut jusqu’à six. Tous ces fous des deux sexes n’avaient pas l’esprit de Triboulet ; si les uns étaient des farceurs, les autres étaient de véritables aliénés, des idiots, dont s’amusait la barbarie du temps. Les vrais bouffons eux-mêmes avaient la plaisanterie grossière : sous Anna Ivanovna, ils divertissaient la cour pendant des semaines entières en couvant des œufs de poule.

Le bouffon était la satire. D’autres commensaux du palais étaient le roman, le conte, la poésie épique. Le bakhar pouvait raconter pendant de longues heures des histoires de princes amoureux, de sorciers, d’enchanteurs et de vampires. Le gouselnik ou le domratch chantait, en s’accompagnant d’instrumens à cordes, d’interminables poésies héroïques. Dans les appartemens de la tsarine, on confiait de préférence ces emplois de chanteurs ou de conteurs à des vieillards aveugles. Personne ne pouvait se passer d’eux, pas plus qu’aujourd’hui l’on ne peut se passer de livres. Ils étaient la littérature vivante de l’époque. Ivan le Terrible, au milieu de ses sanglantes méditations, prenait un plaisir extrême à s’entendre « conter Peau d’âne ». Trois vieillards se relayant au chevet de son lit, comme dans les Mille et une Nuits, racontaient des histoires au redoutable sultan jusqu’à ce qu’il s’endormît.

Mais la lutte ne cessait pas entre l’église et ces représentans de l’imagination nationale. Un moment, au XVIIe siècle, les moines obtinrent gain de cause. Le jeune tsar Alexis, subissant docilement l’influence sacerdotale, rendit un édit contre les chants diaboliques, décréta les verges, le knout et l’exil contre les bardes populaires qui seraient pris à célébrer Diouk Stépanovitch ou le roi Vladimir, ordonna de briser partout les rebecs, guzlas et autres instrument démoniaques. Le palais subit une réforme. Les joyeux conteurs se transformèrent en bons vieillards, tout confits en dévotion, avec la qualification officielle de diseurs de prières. Sous l’influence de cette recrudescence de puritanisme orthodoxe, on adjoignit à cet ancien personnel une collection de mendians, de moines vagabonds, d’exaltés et de visionnaires religieux, de muets, de boiteux, de bossus, d’estropiés en tout genre. La cour de la tsarine ressemblait à une cour des miracles : quotidiennement, l’impératrice se sanctifiait en