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de la guzla, si l’on danse, si l’on saute, si l’on bat des mains, si l’on se permet des jeux et des chants diaboliques, — alors, comme la fumée chasse les abeilles, les anges de Dieu sont chassés loin d’une telle table et de tels propos démoniaques, et ce sont les démons qui prennent leur place… Ceux qui ne redoutent et ne respectent rien, qui n’ont pas la crainte de Dieu et n’observent pas la loi chrétienne et la tradition, ceux qui commettent toute sorte de vilenies et d’impiétés, se livrent à l’impureté, aux propos obscènes et scandaleux, à des chansons diaboliques, à des danses, à des sauts, ceux qui jouent du rebec, du tambourin, de la trompette, ceux qui se plaisent aux ours, aux chiens, aux oiseaux, ceux qui s’amusent aux dés, aux échecs, au trictrac,… iront tous en enfer, tous ensemble seront damnés. »


Ainsi les moines condamnaient au nom de l’idée byzantine les jeux les plus innocens, comme le trictrac, ou les plus sérieux, comme les échecs ; ils proscrivaient le noble divertissement de la chasse aux faucons et aux chiens, l’orgueil et la joie des aristocraties chrétiennes d’Occident ; ils condamnaient les vieilles danses nationales et les chœurs de jeunes filles qui chantaient en battant des mains ; ils abhorraient à l’égal des propos obscènes les poèmes antiques qui, scandés par le rebec et la guzla, célébraient la gloire des vieux héros de la Russie… C’en était trop. Le génie national, que l’influence byzantine prétendait annihiler, regimbait et refusait de souscrire à sa déchéance. Tout ce qui était défendu par le Domostroï, c’était précisément ce que l’on pratiquait partout, même dans la maison-modèle, dans le sacré Terem du Kremlin. Les prescriptions monacales firent assurément un mal énorme à la littérature nationale. C’était un péché que de recueillir par écrit les chants populaires. L’homme qui eût entrepris au XVIIe siècle la tâche menée à bien en notre siècle par les Sakharof, les Schein, les Rybnikof, les Hilferding, les Bezsonof, eût succombé sous les anathèmes de l’église ou supporté les sévices du bras séculier ; mais, si on n’osait écrire, on continuait à chanter : ce trésor de poésie populaire ne périt pas tout entier. Moscou eut même, comme la vieille Gaule, la mordante satire, le hardi fabliau. Seulement la satire resta à l’état de parole volante ; elle ne put se fixer sur le papier, elle s’incarna dans le fou et le bouffon. Le fou moscovite, plus encore que son confrère des cours d’Occident, c’est la protestation de l’esprit humain contre la servitude des conventions. Le Domostroï chassait le naturel, il rentrait par la fenêtre sous les habits bariolés du chout. Il se permettait tout, le bouffon ! il se moquait du moine, censurait le prêtre, raillait le boïar. Où le grave penseur eût été pendu ou brûlé, le gnome de cour était applaudi. Il