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la cosmétique grecque et romaine, ont dû porter fort loin l’art d’embellir la beauté. Constantinople était dans l’Europe du moyen âge, comme le Paris moderne, une métropole du luxe élégant. C’est de là que les huiles parfumées, les eaux de senteur, tout l’attirail de la coquetterie féminine ou masculine, se sont répandus par l’intermédiaire des Vénitiens dans les états de l’Occident ; mais les femmes russes du XVIIe siècle, avec leur profusion d’enluminures grossières, semblent plutôt s’inspirer du tatouage primitif que du savoir-faire des petites-maîtresses gréco-romaines. M. Zabiéline donne de ces raffinemens sauvages une autre explication. Suivant lui, les matrones moscovites voulaient seulement réaliser l’idéal de beauté tel qu’il s’est conservé dans la poésie populaire. « Le visage blanc comme la blanche neige, — les joues de la couleur du pavot, — les sourcils noirs comme de la zibeline, — dessinés comme un cercle, — les yeux brillans comme ceux du faucon,… la démarche du cygne. » Or c’était pour obtenir cette blancheur mate de la neige qu’elles s’appliquaient à pleines mains le blanc de céruse, pour rivaliser avec le pavot qu’elles se badigeonnaient les pommettes de vermillon, pour imiter la noire fourrure de l’hermine qu’elles se dessinaient avec l’encre de Chine les sourcils en arcade, pour avoir le regard perçant du faucon qu’elles se teignaient jusqu’au blanc des yeux ! .. A quelles déceptions ne sommes-nous pas exposés en prenant au figuré les descriptions épiques ? Et qui sait par quels horribles artifices les Grecques d’Homère parvenaient à réaliser cette « chevelure d’hyacinthe, » ces « yeux de génisse » qui éveillent en nos imaginations de si ravissans fantômes d’héroïnes et de déesses ?


V

La Russie du XVIIe siècle n’était-elle vraiment qu’un vaste cloître, où l’on n’avait pour se réjouir les yeux que des icônes hiératiques, pour se récréer l’imagination que les chants liturgiques ? La femme russe, dissimulée sous tant de voiles, derrière tant de serrures, n’avait-elle d’amusement que la toilette et les hagiographies ? L’esprit humain eût péri d’ennui et de torpeur dans ce claustral in pace que lui avaient creusé les moines de Byzance ; mais, comprimé sur tant de points, il finissait toujours par s’échapper par quelque issue, et, rompant ce rude carême intellectuel, se livrait à des orgies de gaîté. Sans doute le Domostroï avait fait bonne garde ; il n’entendait absolument pas que l’on s’amusât :


« Si l’on se livre à table à de vilains discours, à de honteuses folies, — disent les livres pieux de l’époque, — si l’on se plaît à des obscénités, à des plaisanteries de quelque genre que ce soit, si l’on joue du rebec et