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puisse la voir. » Lorsque la tsarine sortait à pied, ce qui n’arrivait guère que la nuit, dans l’intérieur du palais, on portait autour des pièces de toile ou des espèces d’écrans qui la dérobaient à tous les regards. L’imprudent qui se serait trouvé sur le passage de la princesse, ou qui aurait eu la mauvaise chance d’apercevoir son visage, était aussitôt saisi, questionné, exposé aux plus rigoureux châtimens. Les actes du palais renferment plusieurs dossiers sur des affaires de ce genre. Ne se croirait-on pas dans la Perse de Chardin ou de Tavernier ?

On traitait les médecins presque comme les autres étrangers. On ne les introduisait, à la dernière extrémité, dans la chambre d’une tsarine ou d’une tsarévna qu’après en avoir fermé tous les rideaux. On ne leur permettait de tâter le pouls à la malade qu’après lui avoir entouré le poignet d’une légère mousseline afin de préserver l’auguste épiderme de tout contact profane. C’était une curieuse histoire que celle de la médecine et des médecins dans l’ancienne Russie. On croyait que les disciples d’Hippocrate pouvaient ce qu’ils voulaient ; s’ils ne guérissaient pas, c’était pure méchanceté, véritable maléfice. Sous Ivan le Grand, un Vénitien fut exécuté en place publique parce qu’un tsarévitch était mort malgré ses soins. Un Allemand qui avait laissé trépasser un prince tatar fut traité comme meurtrier et livré aux parens du défunt, qui regorgèrent en représailles.

Si les princesses russes, comme les patriciennes de Byzance, se dérobaient à la curiosité des hommes, elles n’étaient point elles-mêmes dépourvues de curiosité. Elles aimaient à voir : il fallait seulement qu’elles fussent, comme l’Agrippine de Racine, invisibles et présentes. Quand se déroulaient dans le palais les processions officielles, avec les chasubles et les mitres étincelantes du patriarche et de son clergé, que la cour entière, avec le tsar à sa tête, resplendissait en manteaux de drap d’or enrichis de pierreries, la tsarine et ses femmes contemplaient le défilé, protégées par quelque jalousie. Le patriarche, passant sous ses fenêtres, ne manquait pas d’envoyer une bénédiction à la souveraine mystérieuse. Dans le Palais à facettes, qui servait ordinairement aux réceptions d’ambassadeurs ou aux festins impériaux, on montre encore, presque perdue sous la voûte de la grande salle, une sorte de petite loge très basse : c’était la place des princesses.

Dans l’intérieur du palais, quelles étaient les occupations d’une tsarine ? D’abord ce n’était point une mince besogne que d’accomplir toutes les œuvres de piété, que de dire toutes les prières prescrites par le Domostroi. Entre le bréviaire d’une tsarine et celui d’une religieuse, nulle différence. Nonnes ou princesses, moines ou empereurs ont les mêmes obligations, lisent les mêmes livres, parlent le