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sournoise et silencieuse. La jeune fille ne connaissait pas toujours ceux qu’elle devait craindre : souvent c’était des hommes qui s’empressaient le plus auprès d’elle, qui devant elle se mettaient à plat ventre, battaient le sol de leur front, essuyaient avec leur barbe et leur chevelure la poussière de ses pieds, c’était de ceux-là mêmes qui se proclamaient ses vils esclaves, qu’elle avait tout à redouter. Non-seulement les partisans des vrémianiks dépossédés, mais les amis et les parens de ses rivales évincées, avaient des intelligences dans les emplois du palais, parmi les femmes et les serviteurs attachés à son service. C’était dans l’ombre, sous le masque du dévoûment et de l’adulation, que se tramaient les complots. Quand on ne pouvait jeter dans les alimens ou le vin de la tsarine une poudre ou une herbe mortelle, on avait recours à des conjurations et à des pratiques diaboliques, on secouait de la cendre sur la trace de ses pas, on portait à quelque redoutable mégère un morceau arraché à un de ses vêtemens. A cette époque, on ne distinguait pas entre la sorcière et l’empoisonneuse. Sous la dénomination de maléfices, on confondait dans la même exécration des manœuvres meurtrières ou des simagrées ridicules. Au seul nom de sorcellerie, les plus hardis pâlissaient, les plus éclairés devenaient furieux. Pour avoir une idée des craintes qui pouvaient tourmenter un tsar sur sa propre vie, sur la santé de sa femme et de ses enfans, il faut lire la formule du serment que Boris Godounof exigeait de ses sujets :


« En ce qui regarde notre souverain le grand-prince et tsar de toutes les Russies, Boris Feodorovitch, et notre tsarine et grande-princesse Marfa, et leurs enfans, le tsarévitch Feodor et la tsarévna Axinie, nous jurons de ne rien attenter, ni mal faire à leur nourriture, à leur boisson, à leurs vêtemens, à n’importe quelle chose qui leur appartienne, de ne pas leur donner d’herbe ou de racine malfaisante, de ne pas leur en faire donner par d’autres, de ne pas écouter ceux qui nous engageraient à leur en donner, de ne point permettre à nos gens la recherche des herbes ou racines malfaisantes, de ne point recourir aux sorciers, aux sorcières, ou à tout autre moyen qui puisse nuire au tsar, à sa-tsarine ou à ses enfans, de ne pas faire de conjurations avec la trace de leurs pas ou de leur voiture… »


Chacun devait même s’engager à dénoncer les faits analogues qui viendraient à sa connaissance. En outre un serment professionnel, portant sur les mêmes objets, était imposé à tous les serviteurs du tsar, échansons, panetiers, chambellans. Lui et les siens ne sortaient des murs crénelés du palais que sous bonne escorte. Le cellerier qui apportait les plats de l’office les goûtait avant de les remettre au maréchal, le maréchal les goûtait avant de les livrer