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roi Victor-Emmanuel, allant à l’exposition de Vienne, se rende par la même occasion à Berlin, qu’il réponde à une invitation de l’empereur Guillaume, cela change-t-il les intérêts permanens des peuples et les conditions essentielles de leurs alliances ? M. de Bismarck peut attacher du prix à maintenir ces dehors d’une intimité complète entre l’Allemagne et l’Italie, c’est un calcul politique dont il n’est pas difficile de pénétrer le secret. Il n’est pas moins vrai que, s’il peut y avoir entre les deux peuples des rapprochemens de circonstance, il n’y a ni affinité d’esprit et de traditions ni communauté d’intérêts nationaux. Que l’Allemagne veuille aller jusqu’au bout de ces destinées, dont la perspective la fascine et l’entraîne depuis quelques années, elle voudra nécessairement un jour ou l’autre toucher à l’Adriatique, avoir Trieste, qui appartenait à la confédération germanique. Est-ce là un des points sur lesquels Italiens et Allemands peuvent s’entendre et fonder des alliances permanentes ?

Il y a mieux : dans cette question même qui semble devoir rapprocher aujourd’hui les deux pays, dans la question religieuse, ni les idées politiques ni les intérêts ne sont communs. L’Italie, dans sa politique à l’égard de l’église et du pontife qui a régné à Rome, n’obéit à aucune préoccupation religieuse ; c’est pour elle une question essentiellement temporelle. La guerre dans laquelle M. de Bismarck s’est engagé avec l’église catholique d’Allemagne et avec le pape est au contraire toute religieuse, elle menace l’église dans sa constitution ecclésiastique, dans ses prérogatives spirituelles, de sorte que dans une affaire semblable l’Italie, sans y avoir un intérêt propre, sans y être portée par ses idées, serait exposée à n’être qu’un instrument entre les mains du tout-puissant ministre prussien. L’Italie n’a aucune raison de s’associer à une guerre de religion, à une croisade contre les catholiques. Si cette question crée jusqu’à un certain point un lien éventuel entre les deux pays, il n’y a et il ne peut y avoir qu’un motif, c’est que l’Italie en certains cas peut se sentir menacée dans sa situation à Rome. Elle n’en est pas là sans doute. Le gouvernement français qui existe aujourd’hui a su montrer la plus habile prudence et maintenir les meilleures relations avec le gouvernement italien. Un pouvoir nouveau, quel qu’il soit, pourvu qu’il soit libéral, agira de même ; mais c’est ici qu’éclate le danger de cette politique de restauration pontificale dont on fait une obligation, une fatalité, à M. le comte de Chambord, s’il revenait. Lorsque le cabinet italien voit tous ces projets de croisade pour le rétablissement du pouvoir temporel du pape, lorsqu’un personnage considérable comme M. l’archevêque de Paris publie un mandement qui est une sorte de déclaration de guerre de l’église française à l’Italie, lorsque le cabinet de Rome voit cela, il s’inquiète et se replie vers l’Allemagne. M. l’archevêque de Paris aurait dû comprendre que, maître dans son église, il n’avait pas le droit de se livrer à des manifestations