Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 107.djvu/476

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


légitimistes jouent en vérité gros jeu. Que M. le comte de Chambord, éloigné de la France depuis longtemps, accoutumé à vivre en tête-à-tête avec cette image de royauté idéale qu’il s’est faite et avec les inspirations d’une foi religieuse sévère, que M. le comte de Chambord ne connaisse pas bien exactement la réalité des choses, on ne peut pas s’en étonner. C’était alors aux légitimistes de faire tous leurs efforts pour l’éclairer. S’ils l’ont fait et s’ils n’ont pas réussi, tout est dit, la question est jugée. Si leur rôle se borne à recevoir les ordres et les instructions partant de Frohsdorf, ils peuvent être les serviteurs très fidèles du prince, ils ne sont plus même un parti, et la question est encore plus décidée. Les royalistes, imitant en cela les républicains, quoique dans un autre ordre d’idées, s’imaginent trop qu’il n’y a qu’à prononcer le mot de monarchie, que, cela dit, tout est accompli, que la France n’a plus rien à savoir, plus rien à demander. Les uns et les autres se figurent trop le pays comme une sorte de Pierre Schlemil à la recherche de son ombre. L’ombre, selon les partis, c’est la république ou la monarchie. Non, et c’est là un des traits caractéristiques de cette période où nous dvons, le pays n’a pas ces impatiences de se précipiter à la poursuite de son ombre, de vouloir sortir à tout prix d’un état où en définitive il reste maître de lui-même, où il a retrouvé un abri après la tempête. Il éprouve pour toutes les apparences et pour toutes les fictions un peu de cette indifférence sceptique qu’un journal légitimiste signalait assez naïvement en prétendant qu’un des gros embarras de la situation était cette partie flottante et éclectique de la nation qui hésite toujours lorsqu’on lui démontre qu’il faut se prononcer pour une forme définitive de gouvernement, et qui répond : « Nous sommes assez bien ainsi, pourquoi changer encore ? » Est-ce donc que cette masse éclectique, qui forme l’immense majorité de la nation, soit absolument indifférente sur ses destinées ou même sur le caractère de ses institutions ? Elle n’est point indifférente ; seulement, lorsqu’elle se voit ballottée d’une extrémité à l’autre, entre la république conduisant au radicalisme et une monarchie pouvant conduire à une résurrection d’ancien régime ou de théocratie, elle se défend, et sans se refuser à ce qu’elle considérerait comme possible, à une monarchie libérale ou à une république constitutionnelle, elle se dit qu’elle n’est point tellement en péril, que rien n’est pressé, puisque dans les conditions où elle se trouve elle a pu commencer à se sentir revivre.

Au fond, c’est là qu’on en revient après ces confuses et stériles discussions qui se poursuivent depuis quelques jours, qui finissent par tourner dans un même cercle de monotones déclamations. Une chose reste certaine, elle est la moralité de ces derniers incidens. De toute façon désormais, si la monarchie renaît, elle sera nécessairement libérale ; si la république se maintient, elle devra être fortement organisée, de manière à garantir tous les intérêts extérieurs et intérieurs de la France. Une majorité parlementaire ne pourrait plus même se former