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ressource ; il prouve qu’il n’a pas dégénéré, qu’il a en lui-même tout ce qu’il faut pour se refaire une destinée nouvelle. Qu’on ne s’abuse pas, c’est l’affaire la plus sérieuse du moment ; la question est de savoir si une politique d’intérêt national ralliera jusqu’au bout toutes les bonnes volontés au profit de la France, ou si la politique de l’esprit de parti, qui s’est réveillée depuis quelque temps, compromettra ce qui a été fait jusqu’ici.

Comment cette première œuvre de réparation et de renaissance a-t-elle été possible ? Sans doute les élémens existaient ; encore fallait-il savoir les coordonner, les utiliser, et le mérite de M. Thiers a été justement de retrouver en quelque sorte la vie de la France au milieu du plus effroyable chaos. Cette libération du territoire qui arrive à son terme aujourd’hui, M. Thiers ne l’a pas réalisée tout seul certainement, il l’a commencée, il en a préparé le succès, il l’a conduite jusqu’aux derniers traités qui en ont assuré le dénoûment, avec le concours de tout le monde, de l’assemblée et du pays lui-même. Les négociations qu’il y avait encore à poursuivre, les opérations de finances qui étaient nécessaires, il les a dirigées avec une habileté patiente et ingénieuse. Son honneur a été de se dévouer à cette cause du patriotisme, de la mettre au-dessus de tout, et qu’il soit au pouvoir ou qu’il n’y soit plus, qu’il voyage en Suisse au lieu d’être à Versailles, son nom est si naturellement, si justement attaché à cette œuvre généreuse, qu’il n’a certes pas besoin de toutes ces banalités prétentieuses des porteurs de toasts dans les banquets, des flatteries vulgaires des partis intéressés à se faire un bouclier ou un abri de sa popularité ; mais à part cette initiative de M. Thiers dans tout ce qui a conduit à la libération du territoire, à part l’expérience et la supériorité de raison que l’ancien président de la république a mises au service de notre pays en détresse, sait-on comment la France s’est retrouvée elle-même si promptement, par quel miracle cette œuvre de réparation a marché avec une rapidité relative ? C’est que pendant les premiers temps, sous la pression du malheur qui étreignait encore la France, on consentait à suspendre jusqu’à un certain point, dans une certaine mesure, la guerre des partis, pour ne s’inspirer que des souveraines nécessités publiques, en dehors de toutes les divergences d’opinions ; on oubliait ou l’on ajournait les divisions. On ne s’occupait pas trop de savoir de quel nom ou de quel pavillon on décorerait la maison qu’on trouvait en ruine ; on créait instinctivement, spontanément, cette société anonyme du sauvetage public qui s’est appelée le pacte de Bordeaux.

C’était le provisoire, dit-on. Provisoire, si l’on veut, c’était dans tous les cas la politique large, patriotique, nécessaire, d’un temps et d’une situation où l’intérêt national éclipsait tous les autres, où il y avait avant tout la France à relever, et où l’on ne pouvait la relever que par l’alliance de tous les efforts, par des sacrifices que les opinions