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parts de Paris. La force des intérêts coalisés contre les passions révolutionnaires est d’ailleurs plus grande chez nous que chez nos ennemis. La population agricole représente en France 53 pour 100, en Prusse 46, en Saxe 25 pour 100 de la population totale. Dans ce dernier pays, l’industrie est en progrès continuels : en 1849, elle occupait 51 pour 100; en 1865, date de la dernière statistique, 56 pour 100 des habitans. Encore la population agricole allemande n’a-t-elle pas les mêmes raisons que la nôtre d’être conservatrice. Tantôt la mauvaise qualité du terrain, tantôt le mauvais régime de la propriété, quelquefois ces deux causes agissant ensemble y empêchent le développement de la richesse. Le paysan court aux villes ou bien émigré, et l’émigration n’est point un remède au danger social, car la dernière assemblée des patrons agricoles, tenue à Berlin sous la présidence de M. de Goltz, constatait que ce sont les petits propriétaires, non les indigens, qui par milliers s’embarquent chaque année pour l’Amérique; les pauvres vont dans les centres industriels grossir le nombre des prolétaires.

La question sociale a donc sa gravité en Allemagne. Elle ne menace point assurément la tranquillité matérielle : que peuvent des révolutionnaires disséminés |et divisés contre une armée fortement organisée, et contre la situation plus forte que les hommes que donnent à l’empereur et à son chancelier leurs services incontestables? Elle ajoute cependant à ces difficultés intérieures que met en pleine lumière en ce moment même la polémique engagée dans la presse allemande au sujet des élections prochaines. A lire les journaux officieux, on croirait que le nouveau Charlemagne est entouré de traîtres. Le parti catholique, qui s’est retrempé dans la persécution, le parti progressiste, qui, fatigué de voir la liberté ajournée ou compromise, élève de nouveau sa voix, naguère étouffée par la victoire, sont accusés de trahison formelle, comme le socialiste, qui renie Dieu, le roi et la patrie. On veut même qu’ils aient conclu entre eux une coalition monstrueuse; peut-être en effet sur quelques points l’urne électorale recélera-t-elle bientôt d’étranges secrets. Pour apprécier la véritable force du socialisme, il faut la placer ainsi dans l’ensemble des partis. Chacun d’eux est impuissant par lui-même, et leur attaque, même combinée, n’ébranlerait pas du premier coup le nouvel empire; pourtant cette lutte engagée contre lui au lendemain de son établissement par ceux dont sa politique blesse la conscience ou dont sa force contient les appétits est l’infaillible présage des graves embarras qui l’attendent dans l’avenir.


ERNEST LAVISSE.