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qu’aux dépens de quelqu’un, qu’il y a dans le monde une quantité déterminée de richesse, et qu’on n’emplit sa poche qu’en vidant celle d’autrui. Le grand industriel, le spéculateur, le banquier, sont à leurs yeux des accapareurs d’argent. Ils prennent contre eux la défense de l’ouvrier et mêlent à la question sociale une sentimentalité qui l’obscurcit encore. Parmi eux, les théories les plus fausses sont accueillies avec faveur. M. Bamberger nous explique d’ailleurs pourquoi les Allemands sont de tous les peuples celui où les doctrines socialistes ont le plus de chance de succès. « Nous prenons tout au sérieux, dit-il, les niaiseries au moins autant que le reste. De toute idée fausse naît chez nous une théorie, de chaque théorie un livre, et tout gros livre est assuré d’être traité avec respect. La manie des systèmes socialistes qui, de 1820 à 1848, se répandit en France dans un cercle restreint n’y obtint qu’un succès de curiosité, et ne recruta d’adhérens que parmi de jeunes rêveurs ou des têtes folles; elle est devenue chez nous une sorte de discipline académique. » Si l’on en croit le même écrivain, l’antipathie pour les riches aurait chez les nobles, les commis et les professeurs un autre mobile. « Nous nous sommes longtemps laissé raconter, dit-il, que la France est le pays de l’envie. Nous n’avons point connu cette basse passion tant que nos regards ne rencontraient, à de très rares exceptions près, que des existences modestes : aujourd’hui telles publications allemandes pourraient être mises à côté de celles qui parurent dans les plus mauvais jours de l’histoire de France. »

C’est beaucoup dire assurément que d’attribuer à la jalousie ou bien à l’ambition l’attitude prise, dans la discussion de la question sociale, par certains membres des classes élevées. Il se trouve parmi eux des esprits généreux, et leurs efforts pour résoudre l’insoluble problème valent mieux que l’indifférence ou cette sotte opinion que le canon suffit contre toutes les révoltes. Malheureusement ils ne sont ni adroits ni justes; leurs violences de langage contre la richesse et les riches ont pour premier effet d’irriter ceux qu’il faudrait disposer aux concessions. En même temps ils jettent un trouble profond dans l’opinion publique. Ces livres et ces brochures, empreints de sympathies socialistes, ces congrès de docteurs, où retentissent d’étranges maximes sur les devoirs de l’état envers l’ouvrier opprimé, énervent dans la majorité de la nation cet esprit de résistance aux utopies dangereuses qui devrait s’allier à la volonté de faire toutes les concessions justes. L’Allemagne n’a point d’aussi fortes digues à opposer au socialisme que l’Angleterre et la France. En Angleterre, l’opinion publique est éclairée depuis longtemps sur la lutte qui se poursuit en toute liberté entre les parties adverses. En France, nous avons du moins perdu toute illusion sentimentale depuis que nous avons vu les prolétaires à l’œuvre derrière les rem-