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rectionnel, car on professe en Allemagne le respect de la force, et, si l’on commence à y détester la police, on la craint encore. Les dissensions du parti seraient l’excuse toute naturelle de l’abstention des timides. A supposer que le signal vînt de Berlin, les honnêtes gens pourraient refuser de tremper dans une émeute ordonnée par M. de Bismarck, et la ligue générale, si les démocrates socialistes prenaient l’initiative, ne se soucierait point de travailler pour le roi de Hanovre. Voilà en vérité de faibles ennemis pour un des gouvernemens les plus forts de l’Europe. Cependant les progrès incontestables et rapides faits depuis deux ans par la propagande socialiste donnent à réfléchir et demandent une explication.

Ces progrès tiennent d’abord à l’activité de la propagande. C’est un sujet d’étonnement pour l’étranger que la fréquence des réunions publiques.. Les murs des villes industrielles sont couverts d’affiches rouges qui convoquent les ouvriers à des discussions dont elles donnent l’ordre du jour. La plus nombreuse réunion à laquelle nous ayons assisté est celle qui fut tenue à Francfort le 24 mai dernier par la ligue générale. Plus de 1,000 personnes étaient réunies dans une salle immense. Des écussons portant des devises révolutionnaires ornaient les murs. Au centre pendait un énorme drapeau de soie rouge à franges d’or, offrande des dames et des jeunes filles de la ligue. La tribune, toute rouge, était décorée du triangle et du bonnet phrygien; on y lisait l’inscription : liberté, égalité, fraternité. Au-dessus était placé un portrait de Lassalle. L’auditoire, plus calme que celui de nos clubs, buvait tranquillement la bière autour de tables gigantesques. Quant aux orateurs, ils ont été formés à l’école des nôtres. Ils ont les mêmes métaphores : la sueur et le sang du peuple font les principaux frais de leur éloquence, et ils parlent à tous momens de l’idée et du culte qu’ils lui ont voué. D’ailleurs les longs cheveux partagés au milieu de la tête et retombant sur les épaules, les figures amaigries, osseuses, dont le sourire sans gaîté n’est qu’une contraction nerveuse, nous rappelaient les types de ces bourgeois déclassés ou de ces ouvriers, déserteurs de l’atelier, parmi lesquels se recrute le personnel des orateurs de clubs. Autour d’eux, quand ils descendent de la tribune, s’empressent les vrais travailleurs, qui ne parlent point, mais qui admirent les parleurs et se sentent tout fiers d’appuyer leurs mains calleuses sur l’épaule de ces Démosthènes. Pendant les discours, des hommes circulaient, tendant un plateau et une liste pour recevoir les offrandes et les inscriptions. C’est au moment où les passions sont échauffées de la sorts par une éloquence malsaine que la ligue procède à la levée de ses recrues.

Les sujets discutés dans ces assemblées sont très variés. Il y a deux mois par exemple, à Nuremberg, les démocrates socialistes étudiaient