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quel est-il? — Il est tel que celui qui le connaîtrait serait le plus riche des hommes. Mon corps renferme une pierre de trois onces, et quiconque après ma mort la possédera n’aura qu’à souhaiter pour voir ses désirs accomplis. — Le vilain, désespéré, arrache sa barbe et ses cheveux, se griffe la figure et se lamente d’avoir laissé échapper un pareil trésor. L’oiseau, qui le regardait du haut de l’arbre, se réjouit de le voir en si piteux état. — Chétif vilain, dit-il, je ne suis pas plus gros qu’une mésange, je ne pèse pas une demi-once, comment une pierre de trois onces pourrait-elle tenir dans mon corps? Et maintenant je te prouve que de mes trois secrets tu n’en savais pas un : tu as cru ce que je t’ai dit, tu m’as lâché quand j’étais ton prisonnier, tu as pleuré ce que tu n’as jamais eu, et te voilà tout en larmes pour une pierre qui n’a jamais existé. — Cela dit, il s’envola, et depuis ce jour il ne revint plus chanter sur le pin; les fleurs séchèrent sur leur tige, les arbres laissèrent tomber leurs feuilles, la fontaine cessa de couler, et le vilain ne tira plus aucun profit de son domaine, car c’étaient les chants merveilleux de l’oiseau qui donnaient aux arbres leur sève et aux fleurs leur parfum. Or, ajoute le conteur, apprenez, vous tous et vous toutes, que cil qui tout convoite tout perd. — La morale du Lai de l’oyselet n’est, comme ce lai lui-même, que l’exacte reproduction de la fable indienne; mais comment cette fable est-elle arrivée des bords du Gange aux bords de la Seine? C’est un mystère que la science n’a pas encore éclairci.

Le lai d’Ignaurès appartient à un ordre d’idées tout différent. Cet Ignaurès est un Lovelace blasonné qui aime et trompe douze femmes à la fois. Les femmes lui pardonnent, mais il n’en est pas de même des maris. Ils le tuent, lui arrachent le cœur et le font manger à leurs infidèles moitiés, qui meurent de désespoir et de dégoût. Le lai de Graélent est moins sombre; c’est l’histoire des amours d’un chevalier breton, tantôt avec des fées, tantôt avec de simples mortelles qui se disputent son cœur. L’une de ces fées finit par l’enlever, et depuis ce temps son cheval parcourt les landes et les forêts de la Bretagne pour le chercher en l’appelant par des hennissemens plaintifs, car les chevaux sont plus fidèles à leurs maîtres que les femmes ne le sont à leurs amans.

Les fabliaux ont un caractère beaucoup plus bourgeois. Ce qui les distingue avant tout, c’est la verve brutale et cynique, et cet esprit railleur et mordant auquel on est convenu de donner le nom d’esprit gaulois. Leurs auteurs se moquent de tout, des manans, des bourgeois, des nobles, des médecins, des marchands, et surtout des femmes. Pour eux, la femme n’est plus cette étoile que Dante, du fond de l’abîme, voyait resplendir dans les espaces infinis; c’est une créature perverse, sensuelle, vénale, née pour mentir et pour