Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 107.djvu/440

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


pouls à Grammaire et à ses filles, et leur dit : — Mariez-vous, mesdames. — Ce qui fut fait dès le lendemain. Le mariage des arts libéraux a pour pendant le divorce des grelots. Ceux-ci, après avoir épousé en premières noces trois vierges charmantes, Charité, Vérité et Justice, finissent par faire un très mauvais ménage : ils battent leurs femmes, leur jouent les plus mauvais tours et les répudient pour prendre trois vieilles aussi laides que méchantes : Trahison, Hypocrisie et Simonie, qui portent les braies, comme on disait au moyen âge, et imposent leur volonté à leurs époux, qu’elles tournent à leur gré, au plus grand déshonneur de l’église.

Les romans allégoriques ont exercé une grande influence sur toutes les autres branches de littérature; les légistes, les écrivains politiques, les auteurs des moralités, les théologiens eux-mêmes crurent faire merveille en personnifiant des abstractions, et de même que dans les romans d’aventures le monde était peuplé de dragons, de licornes, d’yllerions, d’oiseaux, qui chantaient des cantiques, de même, dans les livres les plus sérieux du XVe siècle, on vit figurer, comme des êtres réels. Raison, Justice, Patience, Consolation, Bon Espoir, Trop Donner, Loisir, Largesse, Faux-Semblant, Filouterie, Fausse Chanson, déguisés en bourgeois, en nobles ou en moines. L’allégorie a survécu au moyen âge, et nous la retrouvons au XVIe siècle dans la Défaite d’un pain de seigle, au XVIIe dans la Défaite des bouts rimés.


IV. — LES LAIS, LES FABLIAUX ET LES CONTES.

Sous le titre de lais et de fabliaux, il existe, de la seconde moitié du XIIe siècle aux premières années du XIVe de petites pièces en vers qui correspondent à nos contes modernes et qui en sont la source directe. Elles appartiennent à la langue d’oil, et parmi leurs auteurs, qui sont presque tous des Anglo-Normands, des Picards ou des Artésiens, on cite au premier rang Jean de Boves, Eustache d’Amiens, Audefroy, Marie de France, Haisiaux, Renaud, Ruteboeuf et le bossu d’Arras. Tout en faisant encore en bien des passages une certaine place au merveilleux, ces sortes de compositions sont beaucoup plus près de la réalité que les romans chevaleresques et les romans d’aventures. Quelques-unes se rattachent, par leur origine, à l’extrême Orient, d’autres sont empruntées aux faits ordinaires de la vie.

Les lais paraissent avoir été primitivement chantés avec accompagnement de vielle ou de harpe. Ils sont élégiaques, érotiques, moraux, tragiques, bouffons ou dévots. L’un des plus parfaits est sans contredit le Lai de l’oyselet, dont on trouve l’idée première dans