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le moyen âge. Il y retrouvait avec raison le génie de l’Orient mêlé aux plus délicates inspirations du génie chrétien. La fille de Putiphar, dit le conteur anonyme, était la plus belle et la plus chaste des filles des Juifs, et l’on peut dire après lui qu’elle est restée l’une des plus gracieuses figures de ce peuple de fantômes qui s’est évanoui devant les clartés du monde moderne, comme ces palais féeriques que Morgane bâtissait la nuit avec des gouttes de rosée, et qui s’évaporaient aux premiers rayons du soleil.


III. — LES ROMANS SATIRIQUES ET LES ROMANS ALLÉGORIQUES.

Deux genres de compositions entièrement différentes de celles qui nous ont occupés jusqu’ici, les compositions allégoriques et satiriques, complètent la bibliothèque des romans du moyen âge. Les plus célèbres, celles dont on parle encore, mais qu’on lit rarement, sont le Roman de Renart et le Roman de la Rose, l’un réaliste, cynique, révolutionnaire, anti-papiste et anti-monacal, qui fait pressentir Pantagruel et Candide, l’autre allégorique, sentimental et quintessencié comme le Grand Cyrus.

Le Roman de Renart appartient non pas à tel ou tel peuple, mais à l’Europe entière; il est latin, allemand, scandinave [1], anglais, français, et se compose de plusieurs branches, telles que Renart le Nouvel, Renart le Contrefait, Renart le Restourné. C’est comme une vaste comédie, où des poètes pour la plupart inconnus sont venus jeter chacun à son tour l’amertume, la colère et l’ironie que le spectacle des vices des hommes et des misères de leur temps avait amassées au fond de leur âme. Les acteurs sont tous pris parmi les animaux, et par exception les êtres fantastiques, qui partout ailleurs tiennent une si grande place, disparaissent entièrement. Tous ceux qui figurent dans le poème appartiennent aux espèces les plus connues. Le vulpes latin, devenu dans la langue du moyen âge le gorpil ou le goupil, prend un nom propre, le nom de Renart, qui sera désormais celui de son espèce. Le loup se nomme Ysangrin, parce qu’il a la peau grisâtre, le lion Noble, le bœuf dom Bruiant, le coq Chanteclair, le limaçon Tardif, le singe Cointeriaux, etc. Quant à l’homme, il ne paraît que de loin en loin, toujours sur le second plan, et dans la condition la plus avilie du moyen âge, celle du vilain. Chaque scène de ce monde imaginaire correspond aux scènes qui se produisent tous les jours dans la vie, et jamais la satire n’a entassé dans la même œuvre plus d’esprit, de verve au-

  1. Voyez les Romans de Renart, par M. Roth, professeur à l’académie de Soroë, Danemark, 1 vol. in-8°; Paris 1843, et le texte publié par Méon, 4 vol. in-8°; Paris 1826.