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la finesse de jugement, la longue expérience, le courage d’action et le coup d’œil de génie, voilà tout ce qu’avait Richelieu en son temps, et qu’il est fort heureusement inutile d’exiger d’un jeune homme de dix-sept ans qu’on charge de faire parler Richelieu. Pourquoi? parce que la politique de Richelieu, considérée comme objet d’étude, forme dans l’ensemble des connaissances humaines un chapitre clos; elle a opéré et produit ses conséquences immédiates dans une période terminée depuis la paix de Westphalie, ses conséquences indirectes dans une époque qui ne se prolonge pas au-delà de la paix d’Utrecht, ses conséquences extrêmes à la paix d’Amiens.

L’élève de rhétorique possède présent à l’esprit tout ce développement de faits. Quand donc nous l’invitons à revêtir le personnage de Richelieu pour composer en bonne forme l’apologie de la politique dont la guerre de la Valteline est le premier acte, nous le plaçons dans une situation fictive, mais rationnelle, infiniment plus commode que celle où s’est trompé réellement Richelieu. Celui-ci, avec toute sa pénétration, a-t-il jamais prévu le point de grandeur où allait monter la France par le seul fait qu’il substituait à la politique et aux guerres de religion et de théologie, à la politique et aux guerres d’idée, comme on a dit plus tard, la politique d’état et les guerres d’intérêt national, la politique politique ? Si grand qu’il fût, ce rêve de notre histoire pendant deux siècles était trop grand pour lui! Je supplie les adversaires du discours de considérer que notre élève, si petit qu’il soit, en sait là-dessus beaucoup plus long que Richelieu, par la raison bien vulgaire qu’il est venu au monde deux cent cinquante ans plus tard. Jugerait-on outrecuidant que ce même élève examinât des théorèmes sur la pesanteur auxquels Aristote n’a jamais pensé? Il n’a pas assurément la vaste intelligence d’Aristote ; mais il connaît les lois de la chute des corps et quantité d’autres choses en physique, en chimie, en histoire naturelle, dont Aristote ne se doutait point. Par rapport à Richelieu, par rapport à tous les grands hommes de l’histoire et de la politique, il est placé exactement sous la même perspective et dans les mêmes conditions que par rapport à Aristote et à tous les grands hommes de la science.

L’expérience personnelle et l’invention personnelle lui manquent; mais les siècles ont travaillé, expérimenté et inventé pour lui. A travers cette Valteline, où Richelieu, tout plein qu’il fût de la justesse de ses desseins, ne voyait peut-être qu’une communication à couper entre l’empereur et le roi d’Espagne, et tout au plus, dans un lointain reculé, après bien des années d’efforts, Arras et Perpignan à conquérir, l’élève de rhétorique aperçoit sans peine la magnifique série de grands événemens, engendrés suivant une loi première et conséquens entre eux, qui de 1624 à 1800 devaient nus