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jeune homme n’a rien et il a assez. Il a l’âme grande; il a la force dans la haine, la pureté dans l’amour, la générosité dans la colère. Il peut haïr sans mesure, parce qu’il n’y a pas de calcul méchant dans ses haines. Il aime sans retour et il se dévoue sans réserve, parce qu’il ne sait pas encore que les trahisons nous viennent souvent de ce que nous avons le mieux servi, le salut et le bienfait de ce que nous avons offensé, parce que rien ne lui a appris qu’il détestera demain ce qu’il aime aujourd’hui, qu’il aimera ce qu’il déteste, ou, ce qui est bien plus triste, qu’il deviendra indifférent à l’un comme à l’autre. Il croit à la vie et aux hommes; il leur prodigue sans compter tout ce qu’il attend d’eux et que ni les hommes ni la vie ne lui rendront. Il croit en lui; tandis que dans l’âge mûr il sera petitement mesuré à la tâche qu’il aura accomplie, il se mesure lui-même, n’ayant encore rien fait, à tout ce qu’il fera un jour, et ce qu’il fera lui semble infini. La vertu, le vice, la religion, la patrie, le bonheur, le malheur, la défaite, la victoire, sont à peu près les seules idées dont il ait la pleine possession et qui puissent se résoudre chez lui en sensations; mais le peu qu’il connaît et qu’il sent, avec quelle fraîcheur, trop vite passée, il le connaît ! avec quelle candeur il le sent ! avec quelle noblesse, qui sera ternie demain ! Tel est le jeune homme. On le prend exactement tel qu’il est, et c’est de tout ce qu’il est qu’on fait un stimulant pour son esprit quand on l’appelle à composer des discours. Comme les maximes générales et les sentimens élémentaires qui lui sont accessibles paraîtraient bientôt monotones, à cause de leur simplicité même, s’il se bornait à les exprimer en la forme subjective qui résulte de la perception personnelle et directe, comme ces sentimens et ces maximes ne se peuvent diversifier qu’en s’incarnant en des créations objectives et en des circonstances déterminées, on choisit un personnage qui appartient au domaine de l’histoire et de la poésie; on définit la situation particulière où on le place, et on le livre au jeune homme. Celui-ci compose ses discours sous le nom de ces tiers glorieux; c’est eux qu’il évoque pour interprètes; c’est par leur bouche qu’il fait passer les premières passions qui vibrent dans son âme et tout le travail d’idées qui commence à couver dans son cerveau.

Ce personnage historique que le professeur fournit à l’élève comme une matière brute et que l’élève rend au professeur, façonné à sa manière, est justement ce qui offusque le plus les ennemis du discours. Ou bien il leur fait l’effet d’un travestissement ambitieux dont se parent le professeur et l’élève pour oublier les prosaïques devoirs de leur modeste condition et pour se mettre au niveau, par une illusion malsaine de la rhétorique, des plus grandes choses et