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qu’on habitue les enfans à raconter, à décrire et à analyser en de courtes compositions leurs promenades, leurs plaisirs, leurs lectures, les spectacles dont ils ont été témoins, voire leurs sentimens intimes, leurs ambitions présentes et leurs espérances d’avenir. Ils autorisent ou ils réclament, comme exercices de style, l’appréciation littéraire d’une page d’un bon auteur lue en classe, le parallèle entre deux personnages historiques, la description d’un paysage ou d’une ville, la narration, la fable, la lettre familière. Tous ces genres leur agréent, seul le discours ne trouve pas grâce devant un éclectisme aussi large. Nous ne proscrivons, quant à nous, aucun des exercices dont nous venons de faire l’énumération, lorsqu’ils sont appliqués en leur temps et avec discernement. Nous nous bornons à y préférer le discours. Pourquoi? Notre réponse peut se renfermer en deux mots : c’est que le discours est la forme la plus générale, la plus simple et la plus naturelle de l’esprit humain. On nous parle, on nous persécute d’éducation pratique, on reproche au lycée d’être trop littéraire! Eh bien! soyons pratiques. Allons d’abord et avant tout aux besoins réels de la vie. Nous voudrions bien qu’on nous fît le dénombrement des occasions où il sera absolument nécessaire à un individu quelconque de composer des fables, des narrations, des descriptions et des parallèles! Quels genres sont plus exclusivement littéraires que ceux-là? quels exercices pourraient mériter plus justement et plus complètement la critique capitale qu’on adresse à l’éducation classique de ne viser qu’à former des écrivains et des orateurs de profession? L’art de trouver une expression pittoresque, de rendre un effet poétique, de mettre en sa place un trait spirituel ou dramatique sans lequel il n’y a ni narration ni description, est un art de luxe. Au contraire ne voit-on pas que tout, en tout temps et dans toutes les conditions de la vie, aboutit au discours et à l’art de disposer des argumens qui en est le fond? Cette veuve d’un officier mort sur le champ d’honneur qui écrit à un ministre, et lui expose les droits qui découlent pour elle des services rendus par son mari use, bon gré mal gré, des formes élémentaires du discours, et cette pauvre fille, la dernière d’entre le peuple, qui se jette aux pieds de son séducteur pour le supplier de ne la point abandonner, que fait-elle? Un discours. L’une renouvelle les supplications d’Andromaque lorsqu’elle recommande ses enfans à Pyrrhus; l’autre recommence les lamentations d’Ariane ou de Didon. La société fait du discours le plus usuel des genres littéraires; la nature elle-même en a fait le plus accessible. L’éloquence ne suppose pas nécessairement la culture; on peut soutenir qu’elle est dans la plupart des hommes un don caché que rien ne viendra peut-être jamais révéler, mais que le choc des événemens peut