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l’une sur l’autre, se croisant, se pénétrant même, comme il arrive à certains hêtres de nos grandes forêts dont les rameaux, gênés par la végétation luxuriante d’une haute futaie, se transpercent, et cherchent l’air et la vie au travers les uns des autres.

Il n’y aurait pas lieu de s’étonner si les œuvres de Mozart avaient ouvert l’esprit du poète à la grande musique universellement admirée, rejetant de côté les systèmes et les prédilections étroites. L’école romantique dans notre pays, moitié goût de nouveauté, moitié confiance dans tout ce qui venait d’Allemagne, professait une sorte de religion exclusive pour la musique instrumentale. On voit plus aisément dans celle-ci tout ce que l’on veut, et s’en montrer partisan c’est déjà se donner quelque apparence de connaisseur. Le nom de Beethoven couvrait d’ailleurs de son autorité ce parti-pris d’enthousiasme novice, et je ne sais si la foule se rendait bien compte des principes de ce grand classique de l’école moderne. Heureusement Mozart était là pour dissiper l’erreur et prouver que le premier signe du génie était le don de nature. M. Blaze de Bury ne pouvait s’y tromper. Sa passion pour l’auteur du Don Juan et de la Flûte enchantée est communicative. On lit avec curiosité, on relit avec plaisir ce qu’il a écrit de Mozart enfant, de sa vocation d’artiste, de cette exubérance de vie nerveuse qui se répandait en fleuves de mélodie. « Shakspeare ne s’est point fait lui-même, » disait Goethe : cela est encore plus vrai de Mozart, que nous connaissons mieux. A l’âge de quatre ans, ne sachant pas encore tenir une plume dans ses petits doigts et inondant son papier d’encre, il écrivait un concerto pour clavecin qui faisait d’abord rire son père aux éclats, puis fondre en larmes : ce n’était pas une vocation, c’était une prédestination véritable. Tout ce qui suit est plein d’une verve et d’un entrain qui vous gagne : la douce ironie du musicien, son insouciance, le désordre du génie et de la pauvreté, la composition au pied levé, en buvant, en jouant, — à travers cette vie aventureuse les larmes, l’affection, la sensibilité extrême, et au milieu de tout cela les chefs-d’œuvre incomparables qui se succèdent, voilà un tableau tracé non-seulement avec talent, mais avec sympathie et tendresse. Ce n’est pas tout : au fond d’une œuvre de critique, il faut une pensée; elle ne fait pas défaut aux chapitres de M. Blaze sur Mozart. L’auteur du Don Juan n’est pas seulement un charmeur d’oreilles.

Et mon vers, bien ou mal, dit toujours quelque chose.

Le vrai musicien s’exprime comme le poète avec une langue différente : une mélodie est une pensée, et une partition un drame. Ce