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fournir plus d’une physionomie théâtrale ; il a choisi des épisodes qui valent des romans. Que n’a-t-il réduit, et de beaucoup, son livre des Kœnigsmark, cette tragique narration qui avait emporté les suffrages des meilleurs juges, entre autres de M. Villemain? Hâtons-nous d’arriver à des travaux plus neufs, et qui ont grandement servi les intérêts de sa réputation.

Il y a deux sortes de critique musicale en usage, celle qui fait d’un art charmant une science pénible et un chiffre, et celle qui double notre plaisir en l’expliquant. La première se garde bien de chercher à plaire, n’en ayant pas le secret : un musicien manqué croit faire de la littérature parce qu’il impose à un public de bonne volonté le respect superstitieux de son grimoire; il a mis en fuite les auditeurs, et s’en venge sur des lecteurs innocens qui s’efforcent de croire sur parole ce qu’ils ne peuvent comprendre. Quand on n’est pas du métier, que voulez-vous qu’on réponde à un homme qui se targue d’un mystérieux savoir, qui se met toujours, comme dit quelque part M. Blaze, « sur les ergots de sa compétence. » La seconde, la seule forme véritable de la critique musicale, s’adresse à tous les esprits cultivés : point de vocabulaire savant, point de termes particuliers qui n’apportent d’aliment ni à la pensée ni au cœur; elle se propose non d’épeler laborieusement la musique comme un alphabet, mais de la faire comprendre comme langage des âmes. Elle nous semble le privilège heureux de M. Blaze.

La musique est une poésie, tout au moins un prolongement de la poésie. « Où la parole s’arrête, où les mots ne suffisent plus, commence la symphonie; » ce que les vers n’expriment qu’à moitié se répand dans l’harmonie et le chant. Comment le critique ne serait-il point passé volontiers de ses chers poètes aux Mozart, aux Rossini, aux Meyerbeer? Comment, plongé en ces flots de sensations variées, ne se trouverait-il pas dans son élément? Tous ses écrits, vers et prose, convergent vers cette forme de l’imagination, la mélodie; toutes les ressources de son talent servent à enrichir ce dilettantisme éclairé qui est sa marque originale. Ni les rêveries de Richter « écoutant, les yeux fermés, gronder les mondes qui tourbillonnaient en lui, » ni les élans de Novalis vers l’indéfini de la pensée, ni la précision de Goethe, qui le ramenait au sentiment des réalités, ne lui ont été inutiles pour s’emparer de ce domaine qui jusqu’ici n’a pas eu son maître. Il fallait un poète pour aller à travers une sonate saisir l’âme de l’artiste, pour dégager un drame du milieu des résonnances triomphantes d’un finale, et il y a bien des affinités imprévues entre les accens de la musique et les fantaisies lyriques de la Légende de Versailles. Et ne croyons pas que l’art d’écrire déroge en cet exercice, ni que la poésie dérive ainsi vers