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lorsqu’il voulut plus tard écrire ses chants sacrés, et le critique d’applaudir à cette revanche... « Mais patience! le vrai lied allemand ne tarda pas à sonner sa fanfare de résurrection. » Ailleurs, il s’agit encore du lied populaire, et Goethe, le chantre de tant de lieds et de ballades, ose bien attaquer les Souabes, dont cette poésie est comme le patrimoine ! Goethe se déclarer contre cette phalange enthousiaste des poètes de Stuttgart et de Tubingue qui l’adorait à l’égal d’un demi-dieu, « ô l’ingratitude! »

Entre tous les esprits dont l’image brillante traverse ce volume des Écrivains modernes de l’Allemagne, il en est un qui bon gré mal gré fait penser au critique lui-même : c’est Jean-Paul Richter, ce poète penseur, si éloigné de notre génie, et dont il a réussi à nous donner un portrait. Rien ne ressemble moins à la rusticité fantasque et aux bizarreries incorrigibles du modèle que l’élégance cavalière et le goût dédaigneux de son peintre; mais leur tempérament est de même nature. Il a été discipliné, châtié dans l’un par le bon sens français, par les habitudes de la société choisie, par le travail de la critique; dans l’autre, il s’est développé en pleine liberté, tel que l’avaient fait les hasards de sa vie pauvre et rêveuse, au milieu de ses montagnes ignorées; plus tard il s’est exagéré, grâce au provincialisme dont l’Allemagne conservera longtemps la trace en dépit de son unité. Cependant, malgré les différences considérables qui séparent le critique de l’écrivain qu’il étudie, des affinités réelles le rattachent au romancier allemand au moment même où il en esquisse le talent avec une sévérité nécessaire.

Les comparaisons fréquentes de fugues et de contre-point nous avertiraient au besoin du tempérament musical de l’auteur des Écrivains modernes de l’Allemagne. Je ne crois pas avec lui que musique et romantisme soient synonymes ; il est vrai pourtant que toute une classe de poètes modernes est plus sensible au charme des sons qu’à la magie des couleurs et des formes, et que l’idéal pour eux se compose plutôt de sensations fugitives que d’impressions précises. M. Blaze rapporte volontiers le rhythme des vers à la science des modulations, et réciproquement : Rückert lui rappelle Auber; une certaine ballade de Goethe le fait songer à un beau finale d’opéra; à travers les compositions de ce dernier, médiocre musicien, il faut le dire, il entendrait volontiers comme Beethoven les harmonies qui demandent d’elles-mêmes à en sortir. Novalis et Richter ont ses prédilections secrètes : le premier, passionné pour l’indéfini, fait de son art un élan vers la musique, expression suprême des besoins de l’âme; les conceptions flottantes du second, ses rêves au clair de lune, ses divagations éloquentes, ressemblent parfois, dit M. Blaze, à des mélodies de Schubert.