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norer d’un peu d’amour, — le Faust traduit complètement pour la première fois, avec un essai qui est une étude approfondie et copieuse sur le génie de l’auteur et sur la seconde partie de son drame si vaste et si compliqué.

Mme de Staël, grâce à des morceaux encadrés avec goût, avait depuis longtemps vaincu le préjugé français qui refusait tout aux Allemands, même l’esprit; elle avait mis à la place un autre préjugé, celui du règne de l’âge d’or de l’autre côté du Rhin. M. Blaze abordait un domaine où cette illusion se soutenait encore, celui de la poésie, car, en philosophie, en morale, en politique, elle était tombée sous les coups de l’implacable critique de Henri Heine. Au fond de toutes les pensées qui circulent dans le livre des Écrivains modernes de l’Allemagne, on trouve le sentiment de l’admiration. L’auteur aurait, je crois, abandonné son sujet plutôt que de ne pas suivre le cours de ses sympathies naturelles. Il aimait ce qu’il étudiait, et il parlait avec un plaisir communicatif de ce qui avait captivé son imagination. L’heure inévitable des réserves, des sévérités, et, si l’on veut, des désenchantemens, est venue tard, si elle est venue pour lui. Que lui importaient les épines et les chardons? il ne cherchait que les fleurs. Aussi doit-il être compté parmi ceux qui mettent de l’entrain et de la verve au service de la critique; il provoque surtout le désir de connaître.

Sa méthode, si l’on peut dire qu’un fantaisiste en ait une, diffère autant de celle de Mme de Staël, qui cause, que de celle des critiques de profession, qui dissertent. Il y a dans ceux-ci une allure constante, une marche régulière incompatible avec le caprice : ils vous font connaître un homme sans que vous l’ayez approché, un livre sans que vous l’ayez lu. M. Blaze prétend vous les faire aimer, et il y réussit en général. D’autre part, il ne s’en tient pas à la causerie, plus soucieux de se contenter que de faire accepter son opinion. De là des jugemens auxquels on peut ne point souscrire, mais qui ne perdent rien de leur originalité, parce que l’auteur ne s’est pas attaché à les amoindrir. De là aussi des analyses nombreuses et rapides par lesquelles il se rend compte à lui-même de son plaisir. Par momens, l’écrivain se croit un sceptique; on ne l’est jamais avec une telle foi dans ses propres sensations. Il prend parti dans les luttes littéraires, et il est tel genre nouveau de poésie pour lequel il se passionne, comme s’il s’agissait de querelles françaises et même personnelles. Par exemple, il s’enrôle d’enthousiasme au service de la cause du lyrisme allemand populaire contre Klopstock, qui veut le soumettre aux lois de l’antiquité classique. L’auteur de la Messiade nourrissait d’enfance contre la rime une antipathie insurmontable; « il lui manquait l’oreille. » La rime se vengea de lui furieusement