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tion. aura de plus l’avantage de nous donner une idée de ce que peut être l’entourage d’un gentilhomme allemand vivant. dans ses terres, loin des grands centres.


« Vous avez été présenté à tous ces messieurs à la fois, dit le jeune lieutenant à voix basse à son voisin, et vous l’avez été conformément à cette coutume ridicule qui consiste à bredouiller un nom, après quoi va te promener! Permettez-moi de vous faire faire leur connaissance d’un peu plus près. Mon voisin de gauche, qui s’intitule « le colonel, » est d’origine slave, comme vous l’avez déjà pu deviner à ses fortes hanches et à son accent, mais de plus, à ce qu’il dit, de la bonne vieille souche des Oginsky, forcé en suite de démêlés avec les autorités russes d’entrer au service autrichien, promu, à ce qu’il dit, pendant la guerre d’Italie au grade de colonel, puis, toujours à ce qu’il dit, honorablement congédié à cause d’une blessure qui le rend infirme du pied droit. Voilà déjà plusieurs mois qu’il vit chez mon cousin, vu qu’un emploi civil lui a été offert, à ce qu’il, dit, en France, et qu’il attend seulement ses papiers polonais pour lever les dernières difficultés. Comme il est connaisseur en chevaux, chasseur passionné et passé maître dans tous les jeux de hasard, mon cousin n’a pas de raisons pour douter de l’existence de ces papiers, et moi naturellement moins encore; — Son voisin, cet élégant monsieur d’âge incertain, de regard incertain, mais dont, les doigts ont certains mouvemens suspects dénotant une grande habitude de l’art de faire la vole, est tout bonnement ce qu’on appelle en bon allemand un escroc. C’est une connaissance parisienne de mon cousin qu’il a attirée jusqu’ici et, qu’il ne peut plus renvoyer malgré toutes les remontrances que j’aie pu lui faire. On dirait qu’il a des motifs à lui pour traiter avec égard ce chevalier de Marsan, le seul avec lequel je n’échange jamais une parole et à qui bien volontiers je montrerais la porte sans la moindre cérémonie. Cher docteur, il y a plus de figures doubles entre ciel et terre que votre philosophie n’en peut rêver, — Un véritable antidote contre cette pilule corrosive que je dois avaler ici tous les jours, c’est le gros monsieur de l’autre côté de mon cousin, un bourgeois propriétaire de biens nobles, qui a épousé une fille de banquier colossalement riche, mais qui n’a jamais présenté sa femme chez nous, parce qu’il est honteux de ses manières un peu étranges dans un salon, du reste, comme vous le voyez, un gaillard excellent agronome, grand chasseur devant l’Éternel, amateur de vieux-vin du Rhin et de vieilles anecdotes, bref pour mes balivernes le plus reconnaissant des auditeurs. Vous avez entendu son gros rire. J’ai une fois gagné le pari que je le ferais pouffer rien qu’avec des histoires de forts mangeurs ; en effet, une heure ne s’était pas écoulée qu’il n’en pouvait plus, il haletait, nous avions peur d’une attaque. — A côté de cet innocent mortel,