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peine Edwin fut-il venu lui déclarer en personne ses sentimens et ses vœux que la santé lui revint comme par enchantement. Son Edwin lui a dit qu’il l’aimait « de cet amour intellectuel qu’un Spinoza pouvait éprouver pour la substance, » qu’elle est pour lui l’Ein und all, son Un et son Tout, et, délicieusement remuée par ce mélange de jargon philosophique et de tendres démonstrations, la jeune libre penseuse n’a pas tardé à devenir Frau Doktorîn.

C’est: vers ce temps-là que Mohr, toujours sur la piste de Christiane, la dame aux moustaches revenue du suicide, et ayant fini par découvrir la tentative infâme du candidat Lorinser, arrive à savoir bien des choses qui prouvent que ce prêcheur piétiste est, à proprement parler, un misérable, le démasque sous un faux nom dans un autre quartier de Berlin et le force à s’engager, sous peine de dénonciation, à ne jamais se trouver dans les lieux habités par celle dont il avait failli faire sa victime. A plusieurs indices, on peut s’assurer que Mohr sait où la retrouver et qu’il a des raisons d’espérer que sa flamme, longtemps rebutée, sera enfin victorieuse de ce cœur rebelle. On ne nous dit pas, et nous aurions été très-curieux de le savoir, par quel « procès psychologique » la dame barbue en vint à bannir de ce cœur l’image adorée d’Edwin pour y loger celle de son gigantesque amant.

On pourrait croire le roman fini, car, sans compter l’union désormais permanente de Marquard et de son actrice, — il est vrai que cette union-là n’a été consacrée que sur l’autel de la nature, — nous avons déjà cinq mariages, celui de Toinette avec son comte, celui d’Edwin et de Léa, de Franzelius le socialiste avec la blonde Réginette, celui de Mohr et de Christiane, enfin, à l’horizon, celui du papa Kœnig avec cette veuve Valentin qui lui avait ouvert les yeux sur les dangereuses tendances de l’enseignement d’Edwin, mais qui s’était résignée de bonne grâce à l’union dont la vie de sa chère Léa dépendait. Tout le monde est marié, le vice est puni, la vertu récompensée, l’athéisme triomphant sur toute la ligne. C’est donc fini? Pas du tout, et le roman recommence de plus belle.

Quatre ans s’étaient écoulés. Edwin avait été cacher son bonheur dans une petite ville de la Thuringe, où il avait accepté, renonçant aux ambitions universitaires, une modeste place de professeur de mathématiques au gymnase de la localité. Sa position, quoique très humble, lui plaisait : elle suffisait à ses besoins, lui laissait des loisirs pour ses travaux philosophiques, et il eût joui pleinement de cette existence paisible et studieuse, si ses idées radicales en religion ne l’eussent pas désigné aux anathèmes de l’orthodoxie. Franzelius, époux de Réginette, sans abjurer précisément ses idées réformistes, au contraire toujours très zélé pour la cause populaire,