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— c’est ainsi qu’on avait surnommé la chambre des jeunes philosophes, — subissaient l’influence. Il n’est pas possible de plus aimer la vie que le pauvre Balder et d’avoir moins de raisons pour cela.

Les deux frères avaient quelques amis fidèles, anciens camarades d’école ou d’université : Marquard, jeune médecin déjà recherché à Berlin, prodiguant ses soins à Balder, matérialiste renforcé, mais d’un cœur excellent malgré la légèreté de ses paroles et son penchant trop prononcé pour les galanteries équivoques, — Mohr, une espèce de géant bourré de paradoxes, dévoré d’ambition, essayant de tout, et arrivant toujours à découvrir que dans n’importe quel genre il est voué à la médiocrité, auteur d’un drame toujours inachevé et d’une symphonia ironica qui n’a jamais été exécutée et ne le sera probablement jamais, — à cela près, le meilleur fils du monde, et criblant de ses taquineries le troisième ami, Franzelius le socialiste, ex-étudiant qui a voulu se faire ouvrier imprimeur pour vivre avec les ouvriers, chercher avec eux les moyens d’améliorer leur sort, et en guerre permanente avec la bourgeoisie, la police et l’état. Balder seul parvient à l’arrêter dans ses projets extravagans, et à lui faire supporter l’intarissable moquerie de Mohr. Rappelons-nous, une fois pour toutes, que nos héros sont Allemands, par conséquent très susceptibles.

Quand nous aurons dit que dans la même maison, outre quelques personnages insignifians, habite une musicienne consommée, Christiane, demoiselle de trente-six ans, laide, quoique bien faite, la lèvre supérieure ornée d’une moustache formidable, et dont Mohr, toujours paradoxal, devient amoureux, — que le cordonnier Feyertag est un brave homme qui lit Schopenhauer sans y rien comprendre, mais qui est ravi de trouver dans les œuvres du vieux misogyne de Francfort une théorie des plus savantes sur l’infériorité native de la femme, — que sa digne épouse, excellente ménagère, n’en mène pas moins du bout du doigt son théoricien de mari, heureusement pour lui plus entendu en matière de bottes qu’en philosophie, — que leur fille Réginette est une charmante enfant de dix-sept ans dont, chacun de son côté, Balder et Franzelius sont éperdument épris, et qui ne s’en doute pas encore, — nous aurons dessiné le cadre dans lequel va maintenant se dérouler cette histoire.

Avant tout, avertissons nos lecteurs que tous ces personnages, à l’exception du cordonnier (encore n’osons-nous rien affirmer sur son compte), de sa femme et de sa fille, ont rejeté toute foi en Dieu. Edwin est devenu athée par la philosophie, Balder par intuition, Marquard par la médecine, Mohr on ne sait pourquoi, lui non plus, Franzelius par socialisme, et Christiane pour toute sorte de raisons, dont la principale est qu’elle se sait trop laide pour être aimée,