Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 107.djvu/299

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


serviteur. Prends un de ses chevaux pour m’accompagner; les tiens vieillissent et ne savent plus courir.

Pendant deux heures, Lorenza, vêtue d’une robe blanche, un masque de gaze bleue sur le visage, son écharpe tantôt roulée autour de la taille, tantôt rejetée sur l’épaule gauche, galopa sans presque désemparer. Elle s’engageait dans les gorges, courait sur les cimes des collines, ou, courbée sur le cou de sa monture, se lançait à travers les fourrés. Les lianes lui barraient le passage, l’enveloppaient, elle et son cheval, de leur réseau; Antonio, le sabre à la main, se hâtait d’accourir pour délivrer sa maîtresse des nœuds fleuris qui la tenaient prisonnière et au milieu desquels elle se débattait. Parfois, sur les hauteurs, Lorenza s’arrêtait un instant pour examiner un abîme, pour contempler les monts, les torrens, les arbres, tout le grand paysage étendu à ses pieds, ou pour suivre curieusement, sur les plaines baignées de soleil, l’ombre rapide des aigles qui traversaient le ciel; mais bientôt elle reprenait sa course : on eût dit que, dans ce mouvement, dans cette fatigue violente, elle cherchait un apaisement à de douloureuses pensées.

Devant les cabanes, elle mettait le plus souvent pied à terre, aussitôt entourée par vingt chiens hurlans et affamés. Les femmes, les enfans, se pressaient pour la saluer, lui présentaient des fleurs, des fruits, des calebasses pleines de lait où elle trempait ses lèvres. Partout on l’implorait, et, en dépit des observations de son vieux guide, partout elle se montra bonne, indulgente, prodigue.

— Aussi vrai qu’il n’y a qu’un Dieu, señora, s’écriait Antonio, la Juana vous a trompée; il y a huit jours que son mari est en état de manier la hache.

— Chut! disait doña Lorenza, je veux être trompée.

— Aussi vrai qu’il porte le nom d’un grand saint, señora, Matéo vous a menti comme un Judas ; sa récolte est abondante.

— Il m’a priée au nom de la vie du maître, Antonio, et je veux que l’on bénisse le maître.

Vers onze heures, après avoir semé la joie dans tous les lieux qu’elle avait visités, doña Lorenza regagna l’habitation. Elle conduisit machinalement sa monture au bas de la pelouse, et s’oublia un instant dans la contemplation du chaos de blocs de lave qui servait de cadre au lac, sondant du regard les eaux profondes, suivant la marche ondulante des couleuvres qui les sillonnaient. Son cheval, les oreilles droites, l’œil inquiet, plongea ses naseaux fumans dans l’onde glacée, puis redressa aussitôt la tête et se mit à hennir. Sautant sur une roche, la jeune femme se retourna vers sa chère demeure; un flamant rose, les ailes étendues au soleil, en équilibre sur le faîte, troublait par sa présence une vingtaine de moineaux bleus qui, effarés, tourbillonnaient autour de lui. Le