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l’air était parfumé, les cigales chantaient au loin leur aigre et monotone refrain. Brillante de rosée, constellée de mille insectes phosphorescens, la pelouse, vue de la hauteur à laquelle se tenait doña Lorenza, semblait se confondre avec le lac et refléter comme lui un pan du ciel avec ses astres scintillans.

Lorsque la jeune femme s’éveilla le lendemain, son mari galopait déjà sur la route de Cordova.


II.

Les Mexicains adorent la musique, et Mexico se passerait encore plus difficilement que Paris d’opéra italien. Chaque année, lorsqu’une compagnie de chanteurs débarque à Vera-Cruz, grand émoi dans les villes qu’elle doit traverser, surtout si la troupe possède une étoile telle que la Sontag, la Tomasi ou la Stefenone. L’étoile du reste fait rarement défaut, car le génie des impresarii sait au besoin la créer. En 1851, l’estrella fut la Wilson, artiste d’un mérite assez réel, au dire des réclames, pour dédaigner tout pseudonyme italien et se présenter sous son véritable nom.

Au Mexique, point de préjugés contre les comédiens; un ténor, une cantatrice surtout, voient s’ouvrir devant eux toutes les portes. On les promène de fête en fête, de banquet en banquet. D’ordinaire c’est après avoir conquis les suffrages de la capitale que la diva, cédant aux adresses des conseils municipaux, consent à chanter dans les villes qu’elle doit traverser pour se rembarquer. En 1851, don Pedro Prieto était préfet de Cordova, et, grâce à son activité, à sa finesse, à ses démarches multipliées, Cordova, ville de troisième ordre, mais orgueilleuse en raison de sa petitesse, allait entendre la Wilson avant Orizava, Puebla et même Mexico. Aussi quelle réputation a laissée le jeune administrateur ! Si les peuples sont ingrats, celui de Cordova échappe à ce reproche : il faudra trois générations pour faire oublier à la ville le triomphe qu’elle dut à son préfet, triomphe dont Orizava, qui aspire au titre de chef-lieu de la province, n’est pas encore consolée.

Ce fut Nilda qui, avec un peu d’appréhension, apprit à sa maîtresse le départ matinal de don Luis. doña Lorenza se leva souriante, laissa tresser ses longs cheveux sans impatience, se vêtit avec sa lenteur accoutumée, puis ordonna de seller un de ses chevaux. C’était un samedi, et ce jour-là don Luis parcourait ordinairement sa propriété pour vérifier les travaux exécutés durant la semaine, pour blâmer ou récompenser les travailleurs à l’heure de la paie. Aussitôt prête, doña Lorenza fit appeler le majordome.

— Je remplace aujourd’hui le maître, Antonio, dit-elle au vieux