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au point de vue de l’unité nationale. Si la Russie peut être comparée à une mosaïque, c’est à un de ces pavages antiques dont le fond est d’une seule substance et d’une seule teinte, dont le cadre seul est fait d’une bordure de différentes pièces, de différentes couleurs. La plupart des populations d’origine étrangère sont rejetées aux extrémités de la Russie et forment autour d’elle, surtout vers l’est et vers l’ouest, comme une ceinture d’une plus ou moins grande épaisseur. Tout le centre est rempli par une nationalité à la fois absorbante et expansive, au milieu de laquelle s’effacent de maigres colonies allemandes ou de minces enclaves finnoises ou tatares, sans cohérence et sans lien national.


VI.

Dans l’intérieur de cette Russie, au lieu des dissemblances et des contrastes, ce qui frappe le voyageur, c’est l’uniformité des populations et la monotonie de la vie. Cette uniformité que la civilisation tend à répandre partout se retrouve chez les Russes à un plus haut degré que chez aucun peuple de l’Europe. La langue même règne de Pétersbourg à l’Oural, sans cette variété de dialectes et de patois, sans ces perpétuelles dégradations de teintes que sur une bien plus petite surface présentent la plupart de nos langues occidentales. Les villes ont même figure, les paysans même air, mêmes habitudes, même genre de vie. Il n’est point de pays où les gens se ressemblent davantage, il n’en est point d’aussi dépourvu de cette complexité provinciale, de ces oppositions de type et de caractère qu’offrent encore l’Italie et l’Espagne, l’Allemagne et la France. La nation s’y est faite à l’image de la nature, et le peuple y montre la même unité, la même monotonie que les plaines qu’il habite.

Dans la nation, comme dans le sol russe, il y a cependant deux types principaux, deux élémens parlant deux dialectes différens et nettement séparés dans leur ressemblance même, ce sont les Grands-Russiens et les Petits-Russiens. Par leurs qualités comme par leurs défauts, ils représentent en Russie le contraste éternel du nord et du sud, et l’histoire n’a pas moins fait pour les diversifier que la nature. Les premiers ont leur principal centre à Moscou, les seconds à Kief. Étendus les uns au nord-est, les autres au sud-ouest, ces deux moitiés inégales de la nation russe ne correspondent pas exactement aux deux grandes zones physiques de la Russie. La faute en est en partie à la nature elle-même, en partie à l’histoire, qui, entravant le développement de l’une, a protégé celui de l’autre. Les steppes du sud, ouvertes à toutes les invasions, ont longtemps arrêté l’expansion du Petit-Russien, qui pendant des siècles est resté cantonné dans les bassins du Dnieper, du Bug et du Dniester, tandis que le