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à l’autre, avant comme après la libération du sol national, il n’y avait qu’un chemin, l’apostasie. Si la prédication et l’intérêt ont fait des conversions parmi les musulmans de Russie, il s’en est dû faire bien davantage parmi ceux d’Espagne, soumis pendant de longues années au prosélytisme le moins scrupuleux, jusqu’au jour où ils n’ont pu conserver leur foi qu’au prix de leurs biens et de leur patrie. En Russie, jamais pareil choix n’a été imposé aux mahométans. Pour diminuer chez eux la puissance de l’élément tatar et mahométan, les tsars n’ont point eu besoin de recourir à de telles barbaries. Ce que le plus aveugle fanatisme a fait faire violemment à l’Espagne, à son éternel dommage, s’est fait lentement, graduellement par la Russie. Elle n’a eu qu’à laisser opérer la nature. A côté du phénomène d’absorption, d’assimilation des élémens finnois, il y a eu chez elle pendant des siècles un phénomène inverse de sécrétion, d’élimination des élémens tatars et musulmans qu’elle ne pouvait assimiler. Depuis leur soumission, un grand nombre de Tatars ont quitté la Russie, ne voulant pas être les sujets des infidèles dont ils avaient été les maîtres. Devant le progrès des armes chrétiennes, ils se sont repliés spontanément sur les terres où dominait encore la loi du prophète. Après la destruction des khanats de Kazan et d’Astrakan, ils tendent à se concentrer dans la Crimée et les steppes voisines, dans ce que le XVIIIe siècle appelait encore la Petite-Tatarie. Après la conquête de la Crimée par Catherine II, ils ont repris leur exode vers l’empire de leurs frères osmanlis, vers la Turquie et la Circassie, et de nos jours même, après la guerre de Sébastopol et la soumission du Caucase, l’émigration des Tatars et des Nogaïs a repris sur une immense échelle, en même temps que celle des Tcherkesses. Dans la Crimée, on peut calculer que, depuis la conquête de Catherine II, la population tatare, diminuée déjà de plus de moitié du temps de la tsarine, a été encore réduite des deux tiers de nos jours, en sorte qu’elle ne forme pas le cinquième de ce qu’elle était lors de l’annexion à la Russie. De 1860 à 1863, près de 200,000 Tatars ont quitté le gouvernement de Tauride, abandonnant 784 aouls ou villages, dont les trois quarts sont demeurés déserts comme les despoblados laissés par l’expulsion des Maures sur les cartes d’Espagne. Par la défaite et l’exil volontaire, en dehors même de toute absorption et de tout mélange, les Tatars ont été ainsi réduits à ne plus former que’ des groupes minimes, que des îlots inoffensifs dans des pays où ils avaient régné des siècles, dans ceux même, comme la Crimée, dont ils étaient, il y a cent ans, les seuls habitans.

Des exemples récens nous montrent la diminution naturelle et spontanée de l’élément tatar et mahométan en Russie; l’exemple voisin de la Turquie d’Europe, où, jusqu’à l’émancipation de la Grèce