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Après la mort de sa femme, le mari la pleura pendant le temps convenable, puis il se mit à songer à se remarier. Il était riche; une certaine veuve captiva son cœur; elle était d’un âge raisonnable, et avait deux filles du même âge que Vasilissa. Elle devait être tout ensemble une bonne maîtresse de maison et une mère expérimentée. Le marchand épousa donc la veuve; mais il s’était trompé, il ne trouva point en elle une bonne mère pour Vasilissa. Vasilissa était la plus jolie fille du village; sa belle-mère et ses belles-sœurs devinrent jalouses de ses charmes et lui imposèrent toute espèce de travaux. Elles espéraient que le travail la ferait maigrir, que le soleil et le vent baieraient son teint. La vie lui était devenue à charge. Vasilissa supportait tout avec résignation; chaque jour, elle devenait plus brillante et plus fraîche; au contraire la belle-mère et ses filles maigrissaient et se fanaient de dépit, bien qu’elles restassent toujours assises, les bras croisés, comme de grandes dames.

Comment tout cela arrivait-il? C’était la poupée de Vasilissa qui l’aidait. Sans cette aide, comment Vasilissa serait-elle venue à bout de tous ses travaux? Elle ne mangeait jamais toute sa nourriture; elle gardait le morceau le plus délicat pour sa poupée. La nuit, tandis que tout le monde dormait, elle s’enfermait dans sa chambrette, et elle régalait sa poupée en lui disant « — Mange, petite, mange; aide-moi dans ma détresse. Je vis dans la maison de mon père ; mais je ne sais jamais ce que c’est que le plaisir; ma méchante belle-mère veut me faire quitter la lumière du monde. Indique-moi le moyen de rester en vie. Que dois-je faire?

La poupée mangeait, puis elle lui donnait des avis, la consolait dans son chagrin, et le jour suivant elle faisait tout le travail de Vasilissa. La jeune fille n’avait qu’à se divertir à l’ombre en cueillant des fleurs; toute sa besogne était finie à temps. Les lits étaient faits, les seaux remplis, les choux lavés, le poêle allumé. En outre la poupée indiquait à Vasilissa des herbes qui la préservaient du hâle. Elle vivait heureuse avec sa poupée.

Plusieurs années s’écoulèrent. Vasilissa grandit et arriva en âge d’être mariée. Tous les jeunes gens du village demandèrent sa main; personne ne fit attention aux filles de sa belle-mère. Celle-ci devint plus méchante que jamais. Elle répondait à tous les prétendans : — Nous ne marierons pas la cadette avant les aînées. — Et après avoir expédié les prétendans, elle battait Vasilissa pour soulager son dépit.

Il arriva une fois que le marchand eut à quitter sa maison pour affaires pendant un certain temps. La belle-mère alla vivre dans une autre maison. Près de cette maison, il y avait une forêt épaisse; dans une clairière de cette forêt s’élevait une izba. Dans cette izba vivait une baba-yaga. Elle ne laissait personne approcher de sa demeure; elle dévorait les gens comme des poulets.